Par Jean-Pierre Couteron, Pierre-Yves Geoffard et Katia Dubreuil
Publié le 05/05/2021 à 09:46, Mis à jour le 05/05/2021 à 14:13
La régulation des drogues contient trois volets essentiels: le volet sanitaire, avec le contrÎle du produit et la prévention éducative surtout chez les plus jeunes; le volet judiciaire; et le volet économique.
TRIBUNE – Trois experts des problĂšmes liĂ©s Ă la consommation de drogues (lâun est addictologue, lâautre Ă©conomiste de la santĂ©, la troisiĂšme magistrate) expliquent en quoi la rĂ©gulation des usages serait, selon eux, plus efficace que la prohibition pure et simple.
Le 19 avril, le PrĂ©sident de la RĂ©publique a fait part de sa volontĂ© de «lancer un grand dĂ©bat national sur la consommation de drogue». Lâusage de substances et objets pour se sentir «bien», «mieux» ou «plus performant» accompagne depuis ses dĂ©buts le dĂ©veloppement de lâhumanitĂ©. Des usages de plantes aux molĂ©cules pharmaceutiques, de lâusage du feu Ă celui des Ă©crans, chaque Ă©tape a nĂ©cessitĂ© une Ă©valuation des bĂ©nĂ©fices apportĂ©s et des risques rencontrĂ©s, Ă©valuation difficile tant elle mobilise dâexpertises diverses. Ă dĂ©couvrir
Les rapports de Bernard Roques (1998) puis de David Nutt (2009) ont pu proposer des classements de la dangerositĂ© des psychotropes, mais le tableau complet de leurs bienfaits et mĂ©faits reste Ă faire⊠La rĂ©cente mission parlementaire sur les usages du cannabis a osĂ© explorer lâangle des usages. Usage mĂ©dical, qui rĂ©pondra aux attentes de nombreux concitoyens, usage social, visant le bien-ĂȘtre. Le CBD sây est introduit, arguant de son absence dâeffets «psychoactifs» et de ses effets «myorelaxant». Quant au cannabis, il a jouĂ© dâune comparaison avantageuse avec lâalcool, produit Ă lâusage banalisĂ© mais aux effets psychoactifs et aux risques sanitaires importants, pour revendiquer un libre usage.
Nous partageons le constat dâune nĂ©cessaire rĂ©gulation des usages des substances psychoactives, autant que celui des effets dĂ©lĂ©tĂšres de la prohibition du cannabis associĂ©e au laxisme de la rĂ©gulation de lâalcool. Ce constat doit conduire les pouvoirs publics, non Ă se perdre sur le seul axe «sĂ©curité», mais Ă assumer une fonction de rĂ©gulateur, avec trois volets essentiels. « Sur lâalcool, lâĂtat a abandonnĂ©, au nom dâenjeux financiers, la posture rĂ©gulatrice quâil semblait adopter avec la loi Evin dont nous avons cĂ©lĂ©brĂ© les trente ans. »
Le volet sanitaire justifie un contrĂŽle du produit, de sa production Ă sa vente. Pour lâusage mĂ©dical, ce contrĂŽle revient aux acteurs de la mĂ©decine et de la pharmacie; Ă eux dâen poser indications, galĂ©nique, rĂšgles dâusage et de dĂ©livrance. Pour les usages sociaux, la rĂ©gulation devrait sâinspirer de celle rĂ©clamĂ©e pour lâalcool. LâĂ©tude scientifique des diffĂ©rentes rĂ©gulations de lâalcool, selon les pays, a bien documentĂ© lâintĂ©rĂȘt dâune politique de santĂ© publique rĂ©pondants au dĂ©terminants sociaux, associant prix minimum et taxes, encadrement de la publicitĂ© et de la vente et information sur les risques. Mais en France, lâĂtat a abandonnĂ©, au nom dâenjeux financiers, la posture rĂ©gulatrice quâil semblait adopter avec la loi Evin dont nous avons cĂ©lĂ©brĂ© les trente ans.
Depuis vingt-cinq ans, lâOFDT Ă©tablit que lâentrĂ©e dans lâusage du cannabis se joue entre la fin du collĂšge et le dĂ©but du lycĂ©e, pĂ©riode que les neurosciences dĂ©crivent comme celle dâun dĂ©calage de maturation du cerveau, entre Ă©motion et contrĂŽle. Dans un contexte fortement addictogĂšne, lâexpĂ©rience dâusage va se substituer aux apprentissages de compĂ©tences sociales: affirmation de soi, gestion des conflits, expression des Ă©motions, etc. Ces risques Ă©ducatifs justifient un volet prĂ©vention et intervention prĂ©coce, soutenant les familles et les institutions dâĂ©ducation, prenant en compte les dĂ©terminants individuels des usages, rĂ©pondant aux standards des pratiques de rĂ©duction des risques et des dommages. « Cet abandon Ă©ducatif nâa donnĂ© lieu quâĂ des effets de nostalgie et de postures sur lâautoritĂ© perdue. »
Or malgrĂ© les donnĂ©es des travaux dâĂ©valuation, ni les programmes de dĂ©veloppement des compĂ©tences psychosociales, ni les consultations jeunes consommateurs, ni lâ«aller vers» de la rĂ©duction des risques, ni lâintervention prĂ©coce nâont Ă©tĂ© portĂ©s et financĂ©s sur la durĂ©e. Cet abandon Ă©ducatif nâa donnĂ© lieu quâĂ des effets de nostalgie et de postures sur lâautoritĂ© perdue, des sauvageons de lâun Ă lâensauvagement de lâautre.
La politique répressive innefficace
Sur le pan judiciaire, on ne peut que constater lâineffectivitĂ©Ì dâune politique publique engloutissant des moyens Ă©normes dans la rĂ©pression. La France est le pays europĂ©en dans lequel la consommation de cannabis des adolescents, qui a fortement augmentĂ© depuis les annĂ©es 1990, est la plus importante alors mĂȘme quâelle expose Ă une peine dâemprisonnement et que le nombre dâinterpellations pour usage de stupĂ©fiants a explosĂ©Ì ces vingt derniĂšres annĂ©es. La rĂ©ponse pĂ©nale sâest accrue, par le biais de procĂ©dures simplifiĂ©es permettant de porter des peines au casier judiciaire sans passer par un procĂšs – la derniĂšre Ă©tant lâamende forfaitaire dĂ©lictuelle autorisant les forces de lâordre Ă dĂ©cider seules de condamnations pĂ©nales. « Faire des magistrats – aujourdâhui des policiers – qui ne sont pas des spĂ©cialistes de lâĂ©valuation sanitaire, des intervenants de premiĂšre ligne face aux consommateurs est absurde. »
La perspective dâune amende est manifestement inopĂ©rante pour ceux dont la consommation est motivĂ©e par lâeffet dâapaisement du produit dans une situation issue dâĂ©vĂ©nements traumatiques ou de pathologies somatiques. Elle nâest pas plus adaptĂ©e lorsquâil sâagit de rĂ©guler des comportements de consommation aux motivation sociales et personnelles souvent diversifiĂ©es et complexes. Faire des magistrats – aujourdâhui des policiers – qui ne sont pas des spĂ©cialistes de lâĂ©valuation sanitaire, des intervenants de premiĂšre ligne face aux consommateurs est absurde. Enfin, dans le suivi des condamnĂ©s, lâinterdit pĂ©nal relatif aux stupĂ©fiants fait obstacle Ă lâarticulation santĂ©/justice, les magistrats Ă©tant incitĂ©s Ă exiger une abstinence totale et Ă sanctionner les rechutes qui font pourtant partie du parcours normal de soin de la personne.
La fable dâune sociĂ©tĂ© sans drogues
Ce constat sâĂ©tend Ă lâensemble du contentieux pĂ©nal, de nombreux dĂ©lits et crimes, des violences commises sous lâemprise de lâalcool aux vols commis pour financer lâachat de drogues, Ă©tant en lien avec les consommations problĂ©matiques de produits, interdits ou non: alcool, mĂ©dicaments, stupĂ©fiants. MalgrĂ© cet Ă©chec, le gouvernement continue de servir la fable dâune sociĂ©tĂ© sans drogues: lâamende fera diminuer la consommation de stupĂ©fiants, puisquâil nây aura plus de demande⊠affaiblissant par magie des trafics que les juridictions sanctionnent systĂ©matiquement de plusieurs annĂ©es de prison, tandis que dâautres reprennent la place, donnant ainsi aux magistrats lâimpression de vider la mer Ă la petite cuillĂšre.
Lâanalyse Ă©conomique, quant Ă elle, part dâun constat simple: dĂšs lors quâun bien est peu coĂ»teux Ă produire, et que des usagers sont disposĂ©s Ă payer bien plus que ce coĂ»t de production, un marchĂ© sâĂ©tablit avec sa logique propre de distribution et dâorganisation de la filiĂšre. Lorsquâun bien est licite, cette organisation peut ĂȘtre rĂ©gulĂ©e, afin de rĂ©duire les dommages Ă©ventuels causĂ©s par certains de ses usages, pour certains de ses usagers. Les pouvoirs publics disposent de nombreux outils pour agir sur les usages, en particulier par la fiscalitĂ©: toutes les drogues lĂ©gales sont ainsi lourdement taxĂ©es, un prix plus Ă©levĂ© permettant de rĂ©duire la consommation tout en assurant des recettes fiscales parfois importantes (15 milliards par an sur le seul tabac). Lâanalyse montre aussi les gains Ă remplacer une filiĂšre illicite, organisĂ©e par et pour les mafias, Ă lâĂ©cart de lâĂ©tat de droit et oĂč la violence prospĂšre, par des filiĂšres rĂ©gulĂ©es, protĂ©geant les travailleurs comme les investisseurs. Les Etats, de plus en plus nombreux, engagĂ©s dans la rĂ©gulation lĂ©gale du cannabis ont tous connu, malgrĂ© la grande diversitĂ© des modalitĂ©s de la rĂ©gulation, des milliers de crĂ©ation dâemplois pĂ©rennes, revitalisant parfois des territoires ou des populations en souffrance. « Aucun Etat engagĂ© dans la rĂ©gulation lĂ©gale du cannabis nâenvisage de revenir Ă la prohibition. »
MalgrĂ© des erreurs ici ou lĂ , malgrĂ© parfois des rĂ©sultats sanitaires, sĂ©curitaires ou Ă©conomiques qui tardent Ă se manifester, force est de constater quâaucun Etat engagĂ© dans la rĂ©gulation lĂ©gale du cannabis nâenvisage de revenir Ă la prohibition.
Puisse le dĂ©bat sur la consommation de drogue, sâil sâouvre dans notre pays, se nourrir de ces expĂ©riences Ă©trangĂšres, des connaissances acquises par la recherche, et de dĂ©cennies dâexpĂ©rience des acteurs du terrain, davantage que de postures idĂ©ologiques.
Jean-Pierre Couteron, psychologue clinicien, exerce dans un CSAPA (Centres de Soins dâAccompagnement et de PrĂ©vention en Addictologie), association Oppelia, Boulogne-Billancourt.
Pierre-Yves Geoffard, Ă©conomiste spĂ©cialiste des systĂšmes de santĂ©, est professeur Ă lâEcole dâĂ©conomie de Paris. Il a co-Ă©crit avec Emmanuelle Auriole lâavis du Conseil dâanalyse Ă©conomique sur la rĂ©gulation du cannabis (2019).
Katia Dubreuil, magistrate, juge dâinstruction au tribunal judiciaire de Paris et prĂ©sident du Syndicat de la magistrature.
000000