A Och, des dealers ne font pas mystère de l’identité de leurs fournisseurs. «Mon voisin de palier est un lieutenant-colonel de la police, c’est lui qui me fournit en came depuis 2014, il transporte régulièrement plusieurs kilogrammes dans le coffre de sa BMW, affirme Nazar, vendeur d’héroïne d’une quarantaine d’années. De temps en temps, ils organisent une opération exemplaire et arrêtent un flic, c’est juste pour le spectacle. C’est la police qui tient l’héroïne à Och.»
En 2011, quatre policiers kirghiz ont été interpellés en possession d’héroïne. La quantité qu’ils transportaient s’est avérée supérieure à toutes les autres saisies de l’année cumulées. «La baisse de la demande russe au cours des cinq dernières années a eu tendance à réduire l’importance de la route du nord, mais on serait stupide de considérer que l’héroïne est un problème du passé, affirme Zelitchenko. Les routes ne sont jamais figées, ce n’est qu’une question de temps avant qu’une nouvelle vague d’héroïne ne s’abatte sur la région.»
Lieu de transit, le petit pays d’Asie centrale a pu contenir l’influence des cartels grâce à ses programmes de lutte contre la drogue. Une politique remise en cause, faute de subventions, au moment où le trafic s’amplifie et où la prévalence du sida progresse.
Une quinzaine de chaises sont disposées en cercle au Centre-Plus de Och. La séance hebdomadaire débute toujours par les mêmes mots : «Observons une minute de recueillement pour ceux qui sont morts, pour ceux qui n’ont pas eu la chance de trouver le soutien dont ils avaient besoin.» Marat baisse la tête, murmure une prière, et se signe d’une main creusée par un abcès. Les participants prennent la parole les uns après les autres. Certains ont la voix trop faible pour raconter leur descente aux enfers. Ils passent leur tour. Les témoignages se ressemblent souvent : l’addiction, les larcins, la prison, les proches morts d’overdose. Yulia, la trentaine, veut seulement exprimer sa reconnaissance : «Sans vous, je serais déjà sous terre depuis longtemps.» Adossée aux collines verdoyantes de la vallée de Ferghana, cette ferme aux environs de Och, la deuxième ville du Kirghizistan, accueille gratuitement une vingtaine d’héroïnomanes. En journée, les patients dont la santé le permet bêchent le potager, nourrissent les lapins et font des travaux dans le voisinage. Le soir, ils partagent un repas, discutent, jouent aux échecs et tentent de se reconstruire une vie sans drogue.
D’après les estimations officielles, il y aurait 25 000 héroïnomanes comme eux au Kirghizistan…..
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