Discours prononcé par le Procureur de la République
le 8 janvier 1987 au Tribunal de Grande Instance de Valence
Ă la cĂ©rĂ©monie dâouverture de lâannĂ©e judiciaire.
Mesdames, Messieurs,
Dans un instant il mâappartiendra de requĂ©rir lâouverture de lâannĂ©e judiciaire 1987. Ce nâest pas pour autant que nous serons fixĂ©s sur ce quâelle sera. Cependant, compte tenu des dĂ©clarations dâintention de ceux qui ont en charge lâordre public, on peut prĂ©sumer la mise en Ćuvre prochaine dâun certain nombre dâorientations qui, pour rĂ©centes quâelles soient, sâĂ©mancipent dâune dĂ©suĂ©tude dans laquelle on les croyait enlisĂ©es. PlutĂŽt que me livrer au long exercice de les examiner toutes, jâai prĂ©fĂ©rĂ© choisir un sujet, le tenir pour exemplaire, et en tirer un certain nombre de rĂ©flexions dâordre gĂ©nĂ©ral.
Mon choix sâest portĂ© sur le problĂšme de la toxicomanie.
On sait Ă quel point ce sujet prĂ©occupe lâopinion. Cette prĂ©occupation est lĂ©gitime. Mais ma premiĂšre rĂ©flexion est de surprise devant lâampleur prise par la question dans lâagitation gĂ©nĂ©rale. Câest en termes alarmistes, en effet, quâon entend couramment parler du flĂ©au de la drogue. Certes, le sujet est grave, et le danger rĂ©el. Mais est-on certain de ne pas atteindre parfois la dĂ©mesure ? Ainsi a-t-on pu entendre rĂ©cemment un personnage haut placĂ©, comparer les dĂ©gĂąts de la toxicomanie Ă ceux dâune guerre ! Il y a chaque annĂ©e en France cent vingt morts par surdose. Mais parlons des guerres : Celle de 1914-1918 a fait 8 millions de morts parmi lesquels 1.600.000 jeunes français. Celle de 1939-1945 a fait 40 millions de morts si on y inclut les victimes des camps dâextermination nazis. A lâheure oĂč je parle, deux pays encore suffisamment immatures pour guerroyer, comptent dĂ©jĂ un million de disparus dans un conflit stupide. Ces chiffres, comparĂ©s aux 120 toxicomanes, donnent un idĂ©e de lâenflure verbale par laquelle on alarme lâopinion sur un sujet, certes dramatique, mais Ă propos duquel lâintoxication, psychologique celle-ci, paraĂźt dĂ©placĂ©e.
Le vĂ©ritable danger pour le corps social, la vĂ©ritable insĂ©curitĂ© pour les personnes, viennent dâautre part, dâĂ©vĂšnements et de comportements qui nous cĂŽtoient mais que personne ne dĂ©nonce : je veux dire, pour reprendre le nombre de 120 morts par an, quâil faut le rapporter aux 12.000 victimes dâaccidents mortels que fait la circulation automobile chaque annĂ©e, et, mieux encore, aux 80.000 morts dues Ă lâalcoolisme. Or on parle Ă peine des accidents de la route et pas du tout de lâalcoolisme, comme si on redoutait les vĂ©ritables flĂ©aux dâautant moins quâils sont plus dangereux, et comme si le souci quâon prenait Ă sâen prĂ©server Ă©tait dâautant plus grand que le danger est plus mince.
Quâon me comprenne bien : Je ne mĂšne pas de croisade contre lâalcoolisme et je nâai aucune envie de pourfendre les pourvoyeurs dâalcool. Je souligne seulement lâindiffĂ©rence, voire la complaisance, dont bĂ©nĂ©ficie lâalcoolisme : parlez dâun tel qui, hier, sâest copieusement enivrĂ©, vous ne susciterez autour de vous que rĂ©flexions amusĂ©es et sourires de connivence. Dites au contraire, devant le mĂȘme auditoire et Ă propos du mĂȘme personnage quâon lâa surpris aujourdâhui sâadonnant Ă un dĂ©rivĂ© du cannabis, du pavot ou de la coca, et vous verrez aussitĂŽt les sourires se figer et les visages se fermer.
Câest que, me dira-t-on, lâusage de stupĂ©fiants est dangereux. Jâen conviens tout Ă fait. Mais que, dans un discours sur les dangers de la toxicomanie, on remplace le mot « drogue » par le mot « alcool » et je demande quâon examine si le discours aura perdu de sa cohĂ©rence. La seule diffĂ©rence entre les deux phĂ©nomĂšnes est celle de lâinterdiction lĂ©gale. Or mon autre intention est dâinviter Ă rĂ©flĂ©chir sur le sens et la portĂ©e de cette interdiction.
Elle remonte dans le temps Ă la loi du 18 juillet 1845. Elle nâa cessĂ© depuis dâĂȘtre inscrite dans nos textes rĂ©pressifs jusquâau code de la santĂ© publique (article L. 627). La premiĂšre brĂšche dans ce processus prohibitionniste apparaĂźt dans une circulaire du 17 mai 1978 diffusĂ©e par la Chancellerie aprĂšs le rapport de Madame Pelletier sur la toxicomanie et invitant les procureurs Ă ne plus poursuivre les usagers de haschich ou de marijuana, sauf Ă les adresser au corps mĂ©dical ou Ă des associations spĂ©cialisĂ©es. Il faut noter quâil ne sâagissait que dâune circulaire, en contradiction dâailleurs comme il arrive parfois avec la loi, mais qui avait le mĂ©rite nouveau de proposer une vĂ©ritable dĂ©pĂ©nalisation de lâusage de la drogue. Ses dispositions sont actuellement remises en question dans un contexte polĂ©mique intĂ©ressant Ă analyser.
Or, il faut le dire tout net, depuis un siĂšcle et demi dâinterdiction et de rĂ©pression, et de lois de plus en plus sĂ©vĂšres, le phĂ©nomĂšne ne cesse de sâĂ©tendre et le nombre des intoxiquĂ©s dâaugmenter. Sans aller jusquâĂ dire que la sĂ©vĂ©ritĂ© croissante de la loi favorise le flĂ©au, au moins peut-on Ă©noncer comme une vĂ©ritĂ© dâĂ©vidence quâelle nâest dâaucun secours pour lâendiguer et que lâinterdiction ne sert Ă rien. Mieux encore, elle a les effets pervers de toutes les interdictions et par exemple : -elle favorise le trafic. âelle renchĂ©rit les produits en raison des risques encourus par les trafiquants. – elle induit une dĂ©linquance spĂ©cifique destinĂ©e Ă se procurer des fonds pour lâachat de drogues chĂšres. âelle incite Ă lâaltĂ©ration des produits, les rendant plus dangereux encore. Quâon songe aussi Ă lâinterdiction de la vente libre des seringues, interdiction Ă lâorigine de la propagation du sida.
Pour mieux illustrer ce que je veux dire je propose dâĂ©voquer ce quâa Ă©tĂ© aux Etats-Unis de 1919 Ă 1933 lâĂ©poque de la prohibition de lâalcool : contrebande, trafic, corruption, dĂ©bits clandestins, boissons frelatĂ©es, apparition dâune mafia, rĂšglements de comptes sanglants. Le remĂšde Ă©tait pire que le mal et la levĂ©e de la prohibition en 1933, si elle nâa pas fait disparaĂźtre lâalcoolisme, a au moins dĂ©pouillĂ© ce vice dâun environnement dĂ©plorable qui le rendait plus odieux encore.
En somme, pour lâalcool comme pour la drogue, les effets de la prohibition ne sont que nĂ©gatifs. Mais de telles Ă©vidences sont difficiles Ă Ă©noncer quand elles heurtent si catĂ©goriquement lâopinion dominante. On les considĂšre comme provocatrices alors que la voix qui les profĂšre nâest remplie que dâangoisse. Lâangoisse du paralytique qui voit lâaveugle qui le porte sâengager dans une voie sans issue. Il faudra bien un jour admettre que la marĂ©e de la toxicomanie sâĂ©lĂšve inexorablement, avec ou sans prohibition, jusquâĂ un Ă©tiage dĂ©finitif oĂč elle se stabilisera, et quâalors il faudra bien sâen accommoder. A ce propos me revient Ă lâesprit cette phrase de Cocteau : « Puisque ces mystĂšres nous dĂ©passent, feignons dâen ĂȘtre lâorganisateur », et, transposant, disons : puisque ce phĂ©nomĂšne nous dĂ©passe, pourquoi ne pas lâorganiser ?
Permettez moi de mâen tenir lĂ car je nâai pas lâintention de dresser un tableau de ce que serait une sociĂ©tĂ© ouverte aux stupĂ©fiants, oĂč le trafiquant se transformerait en honnĂȘte importateur et le petit revendeur en tenancier de dĂ©bit sans reproche, oĂč le service des fraudes sâintĂ©resserait Ă la qualitĂ© des produits, oĂč le corps mĂ©dical prendrait en charge le consommateur excessif, et oĂč il faudrait bien que la brigade des stupĂ©fiants se reconvertisse.
Jâai dit que je voulais tirer de mon sujet une conclusion dâordre gĂ©nĂ©ral. Je voudrais que lâexemple choisi ait montrĂ© les limites que lâon doit assigner Ă la rĂ©pression. Jâai bien conscience que câest un langage inattendu dans la bouche dâun procureur. Mais je voulais, pendant un instant, mâexprimer en citoyen, certes habituĂ© depuis longtemps Ă considĂ©rer ces choses dâun point de vue privilĂ©giĂ©, mais dĂ©sireux dâapporter au corps social dont il se veut solidaire, la contribution dâune rĂ©flexion de plusieurs dizaines dâannĂ©es sur lâefficacitĂ© de la sanction dans des domaines oĂč lâĂ©volution des mĆurs prend un caractĂšre inĂ©luctable. Et je voudrais par lĂ quâon cesse dâattendre de la rĂ©pression le remĂšde Ă des carences Ă©ducatives ou Ă des difficultĂ©s dâinsertion sur lesquelles la Justice nâa aucune prise.
Car je suis las, oui vraiment las, de mâentendre crier aux oreilles : « Mais que fait donc la Justice ? Quâattendez-vous pour les mettre en prison » ?
source
https://vacarme.org/article2107.html
đ”1987 Allocution du procureur d la RĂ©publique Georges Apap
Il Ă©voque la rĂ©pression de lâusage de stups & son propos est dâune telle actualitĂ©, quâon ne peut que constater & se dĂ©soler que lâimmobilisme guide Ă ce point les politiques publiques des drogues
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