MalgrĂ© des rĂ©sultats peu probants, (au coĂ»t pharamineux et jamais chiffrĂ©) et alors que la France est le plus gros consommateur de cannabis en Europe, la stratĂ©gie rĂ©pressive mise en place il y a cinquante ans pour lutter contre la consommation de drogues reste d’actualitĂ©. Pourtant, comme le montre ce second volet du dossier de France 24, d’autres politiques sont possibles, Ă l’image de la prĂ©vention, de la dĂ©pĂ©nalisation ou de la lĂ©galisation.
Par Romain BRUNET
Constatant l’Ă©chec de sa politique rĂ©pressive en matiĂšre de drogues, la France devrait-elle changer de stratĂ©gie ?
De nombreux acteurs â du monde politique, sanitaire, Ă©conomique â le rĂ©clament, mais le changement, et mĂȘme la tenue d’un vrai dĂ©bat sur la question, semblent difficile. D’autres pays ont pourtant montrĂ© la voie, chacun Ă leur maniĂšre, Ă l’image du Canada, du Portugal ou encore plus rĂ©cemment de l’Allemagne.
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En France, le sujet est tabou. En 2021, l’ancien dĂ©putĂ© Les RĂ©publicains Robin Reda avait bien prĂ©sidĂ© une mission d’information sur la rĂ©glementation et l’impact des diffĂ©rents usages du cannabis. Celle-ci prĂŽnait sa lĂ©galisation encadrĂ©e et proposait de lancer un grand dĂ©bat national sur la question. Mais Emmanuel Macron avait donnĂ© son point de vue avant mĂȘme la fin de la mission, se disant contre toute lĂ©galisation ou dĂ©pĂ©nalisation du cannabis et promettant un grand dĂ©bat⊠qui n’aura jamais lieu.
Sur cette question comme sur beaucoup d’autres, le chef de l’Ătat s’est alignĂ© sur la droite, rejoignant ainsi le discours portĂ© par son ministre de l’IntĂ©rieur de l’Ă©poque, GĂ©rald Darmanin, qui affirmait en septembre 2020 : « La drogue, c’est de la merde, on ne va pas lĂ©galiser cette merde ! »
« Il est malheureusement trĂšs facile pour les politiques de se construire une posture d’autoritĂ© en parlant de guerre contre la drogue, d’autant que ce discours est plus payant Ă©lectoralement. Mais c’est un raisonnement simpliste, alors qu’il s’agit d’un sujet complexe qui mĂȘle aspects sĂ©curitaires, sanitaires, Ă©conomiques et gĂ©opolitiques », regrette l’ancienne dĂ©putĂ©e Renaissance Caroline Janvier, rapporteuse de la mission d’information prĂ©sidĂ©e par Robin Reda.
Quatre ans ont passĂ© et la ligne n’a pas bougĂ© place Beauvau. L’actuel ministre de l’IntĂ©rieur, Bruno Retailleau, a regrettĂ© dans JDNews, le 6 novembre, que le trafic de drogue bĂ©nĂ©ficie en France « d’une forme de tolĂ©rance, parce que le discours soixante-huitard n’a cessĂ© de banaliser l’usage des drogues ». « Il faut casser l’image rĂ©crĂ©ative qui pousse aux premiĂšres expĂ©riences, montrer concrĂštement les ravages créés par ce flĂ©au », a-t-il ajoutĂ©.
Le sujet mĂ©riterait pourtant davantage de nuances, estiment les experts favorables Ă d’autres approches, qui s’appuient sur un constat qui ne souffre d’aucune contestation, selon Marie Jauffret-Roustide, sociologue et enseignante Ă l’EHESS, Ă©galement membre du comitĂ© scientifique de l’Observatoire europĂ©en des drogues et des toxicomanies : « Maintenir la guerre Ă la drogue et la prohibition, c’est-Ă -dire ne pas lĂ©galiser, ne pas dĂ©criminaliser l’usage, ne fait pas baisser la consommation. »
« Un choix de santĂ© publique »
La sociologue met en avant les exemples Ă©trangers. Plusieurs pays comme l’Uruguay, le Canada ou l’Allemagne, depuis le 1er avril 2024, ont lĂ©galisĂ© le cannabis. Tous les modĂšles ne sont pas les mĂȘmes et leur observation permet d’Ă©clairer le dĂ©bat.
« Au QuĂ©bec, ils ont choisi un modĂšle oĂč tout l’argent de la vente du cannabis est transfĂ©rĂ© vers l’Ătat et rĂ©intĂ©grĂ© dans les campagnes de prĂ©vention. Or ce qu’on observe, c’est que la prise de conscience dans la population des risques liĂ©s Ă la consommation de cannabis a considĂ©rablement augmentĂ© », dĂ©crit Marie Jauffret-Roustide, pour qui la lĂ©galisation permettrait d’assĂ©cher en partie le trafic et les violences qui vont avec.
« Les trafiquants proposeront des offres que ne proposera pas l’Ătat, il y aura toujours un marchĂ© parallĂšle », rĂ©torque Clotilde Champeyrache, maĂźtresse de confĂ©rences au Conservatoire national des arts et mĂ©tiers (Cnam) et autrice de « GĂ©opolitique des mafias » (Ăditions Le Cavalier bleu, 2022). « Ils vendront toujours les drogues illĂ©gales type cocaĂŻne ou amphĂ©tamines. Quant au cannabis, les mineurs qui n’y auront pas accĂšs, les consommateurs dĂ©sirant un taux de THC [la molĂ©cule du cannabis provoquant les effets psychotropes, NDLR] plus important que celui qu’ils trouveront dans l’offre lĂ©gale ou ceux dĂ©sirant payer un produit moins cher car non taxĂ© seront des cibles potentielles. On le voit avec le tabac : la contrebande reprĂ©sente 25 % du marchĂ© en France », ajoute-t-elle.
Le bilan dressĂ© par les pays ayant lĂ©galisĂ© le cannabis se veut toutefois plus positif. Si les marchĂ©s parallĂšles continuent bel et bien d’exister, ceux-ci voient leur importance nettement diminuer. Ainsi, au Canada, 61 % des consommateurs ont privilĂ©giĂ© l’achat lĂ©gal, selon une enquĂȘte rĂ©alisĂ©e par le gouvernement en 2022.
De mĂȘme, la lĂ©galisation du cannabis en 2013 dans le Colorado, un Ătat pionnier des Ătats-Unis en la matiĂšre, a entraĂźnĂ© une baisse de plus de 80 % des saisies de cannabis Ă la frontiĂšre mexicaine entre 2013 et 2020, selon un rapport de la Drug Enforcement Agency (DEA).
Au-delà des questions de sécurité publique liées au trafic, la légalisation permet des avancées sur le plan sanitaire, fait aussi valoir Marie Jauffret-Roustide.
« Les Ătats qui lĂ©galisent le cannabis font gĂ©nĂ©ralement un choix de santĂ© publique qui visent Ă protĂ©ger les plus jeunes et Ă rĂ©duire les risques pour les adultes, notamment par le contrĂŽle du taux de THC et par la prĂ©vention. Et surtout, avec la lĂ©galisation, le sujet ne devient plus tabou. Cela facilite l’accĂšs aux soins pour les personnes qui seraient en difficultĂ© avec leur consommation de cannabis, alors que quand un produit est interdit, les usagers ont honte de leur consommation et n’osent pas taper Ă la porte des Ă©tablissements de santĂ© », souligne la sociologue.
L’exemple inĂ©dit du Portugal
Traiter le consommateur de drogue comme un malade plutĂŽt qu’un criminel, c’est justement le choix qu’a fait le Portugal en 2000 en dĂ©pĂ©nalisant la possession en faible quantitĂ© de toutes les drogues. Cette approche est unique au monde : il s’agit de faire primer les objectifs de santĂ© publique sur tout le reste afin de rĂ©duire au maximum les risques.
Plus de vingt ans aprĂšs, la consommation de drogues n’a pas explosĂ©. Au contraire, le Portugal reste l’un des pays en Europe oĂč l’on se drogue le moins. Ainsi, seulement 12,2 % des personnes ĂągĂ©es de 15 Ă 64 ans ont dĂ©jĂ expĂ©rimentĂ© le cannabis dans leur vie, selon l’Agence de l’Union europĂ©enne sur les drogues (EUDA), et seulement 2,8 % au cours des douze mois prĂ©cĂ©dents l’enquĂȘte. « Pour toutes les drogues illicites, le Portugal se classe en bas du tableau europĂ©en pour l’usage dans l’annĂ©e », dĂ©crivait l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) dans un rapport publiĂ© en 2021.

Mais surtout, le Portugal a obtenu des rĂ©sultats rapides sur les aspects sanitaires dans les dix annĂ©es suivant la mise en Ćuvre de sa rĂ©forme : « baisse des dommages liĂ©s Ă l’usage de drogues par voie intraveineuse (recul conjoint de la mortalitĂ© par surdose, des dĂ©cĂšs du sida et des nouveaux cas de VIH), baisse de la population carcĂ©rale, et en consĂ©quence de ces Ă©volutions, baisse du coĂ»t social liĂ© aux drogues », liste l’OFDT.
Portugal : le choix de la dépénalisation des drogues
Le sĂ©nateur socialiste JĂ©rĂŽme Durain, prĂ©sident de la commission d’enquĂȘte parlementaire sur l’impact du narcotrafic en France, reconnaĂźt que l’exemple portugais est intĂ©ressant et espĂšre qu’une approche sanitaire sera aussi mise en Ćuvre en France.
« Il faut regarder partout comment des dispositifs sanitaires et de prĂ©vention peuvent influer sur la santĂ©, le niveau de consommation et le niveau d’implication des forces de l’ordre. Je suis contre la consommation de drogues, mais cela existe et il faut qu’on puisse avoir ce dĂ©bat sans ĂȘtre dogmatique. LĂ , on est plutĂŽt dans une sĂ©quence rĂ©pressive, mais aprĂšs, on doit s’occuper de la santĂ© et de la prĂ©vention », affirme-t-il.
Bruno Retailleau, lui, ne semble pas de cet avis et refuse de traiter les consommateurs comme des malades. « Soigner, ce n’est pas tout accepter, tout excuser. Il y a derriĂšre ce discours la culture de l’excuse d’une certaine gauche qui, toujours, cherche Ă transformer les coupables en victimes », a tancĂ© le ministre de l’IntĂ©rieur dans JDNews.
Le ministÚre de la Santé, de son cÎté, reste pour le moment absent des discussions.
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