Publié le 29/04/2025

Elle fut la premiĂšre femme nommĂ©e Ă la tĂȘte du parquet de Marseille et, Ă ce titre, confrontĂ©e dĂšs 2020 Ă lâexpansion du trafic de stupĂ©fiants et aux « narchomicides », nĂ©ologisme quâelle a imposĂ©, engendrĂ©s par la guerre de territoires. Elle y dirigeait une Ă©quipe de 56 magistrats et a mesurĂ© la difficultĂ© dâexercer face Ă la sauvagerie des narcos. Dominique Laurens, procureure gĂ©nĂ©rale prĂšs la cour dâappel de Reims (premiĂšre femme, lĂ encore) depuis 19 mois dans la ville oĂč elle est nĂ©e, reste prĂ©occupĂ©e par lâampleur dâun marchĂ© tentaculaire qui gĂ©nĂšre 3,5 Ă 6 milliards de chiffre dâaffaires (notre article du 22 mai 2024 ici). Elle nous explique quand et pourquoi tout a changĂ©, comment les caĂŻds ont dĂ©veloppĂ© la doctrine du taylorisme, chargeant des nuĂ©es de jeunes tueurs « de rafaler les points de deal ». Elle regrette que lâexĂ©cutif ait dĂ©sarmĂ© des services dâenquĂȘte au profit du maintien de lâordre dans la rue, plus visible. Dominique Laurens, Procureur gĂ©nĂ©ral de Reims (Pgoto : ©DR)
Actu-Juridique : La commission dâenquĂȘte du SĂ©nat a rĂ©vĂ©lĂ© en mai 2024 que la France pourrait perdre la guerre contre le narcotrafic. Son rapport Ă©voque « un point de bascule » entre les annĂ©es 2010 et 2020. Lâavez-vous ressenti, Ă Marseille ?
Dominique Laurens : Je le situe au moment du confinement [ordonnĂ© en France le 17 mars 2020]. On remarque vite quâil nây a aucune rupture de la chaĂźne dâapprovisionnement, les trafiquants se rĂ©organisent parfaitement. LĂ oĂč lâon constatait un Ă©miettement, ils se regroupent, se structurent, se concentrent sur la distribution. Cela sâaccompagne dâaffrontements durs : il faut capturer les parts de marchĂ©. Ils sont dans une logique commerciale, en utilisent ses codes, dont ceux des rĂ©seaux sociaux. Ils ont compris, probablement mĂȘme avant nous, comment cela fonctionne. Ils crĂ©ent âun Amazon de la drogueâ. On lâa vĂ©cu de plein fouet Ă Marseille, prĂ©curseur de tout ce quâil se passe sur le territoire national.
AJ : Câest effectivement ce quâil va se produire ?
D.L : Oui. Les affrontements armĂ©s, la liquidation de concurrents, de leurs points de vente, ont essaimĂ© partout. Les Marseillais se sont rĂ©pandus, dâabord sur lâarc mĂ©diterranĂ©en ; ils y ont Ă©prouvĂ© leurs mĂ©thodes. Et, dĂšs 2023, celles-ci sont adoptĂ©es sur lâensemble du territoire parce quâil y a des enjeux financiers considĂ©rables. ParallĂšlement, on a des jeunes dĂ©sĆuvrĂ©s, prĂȘts Ă tout pour entrer dans ces rĂ©seaux, qui deviennent des tueurs. Il nây a quâĂ voir la fusillade Ă Rennes le 17 avril : ceux qui sont suspectĂ©s dâavoir rafalĂ© les habitations [au quartier Villejean, sur fond de trafic et guerre de territoires] sont presque des gamins. Ce sont les mĂ©thodes des Marseillais.
AJ : Avant 2020, il y avait tout de mĂȘme des meurtres ?
D.L. : Ce nâĂ©tait pas pareil. Ă lâĂ©poque, on liquidait le gros concurrent Ă la tĂȘte dâun rĂ©seau trĂšs structurĂ©. Ă Marseille, on savait qui Ă©tait susceptible dâĂȘtre visĂ© et sur quel secteur. Puis, tout a changĂ© : maintenant, ils ne sâennuient plus Ă monter des opĂ©rations de long terme, autant rafaler les points de vente. Ils chargent un adolescent de flinguer, et advienne que pourra ! Câest la raison pour laquelle on a tant de victimes collatĂ©rales, une maman, une adolescente de 15 ans, un petit bonhomme comme Ă NĂźmes, peu importe ! Lâessentiel est dâimpressionner et de faire en sorte que les acheteurs ne sây ravitaillent plus. Ils sont rĂ©orientĂ©s vers des endroits prĂ©sentĂ©s comme plus sĂ»rs ou se tournent vers les livraisons âUber shitâ, âUber cokeâ, qui fonctionnent jour et nuit grĂące Ă une main-dâĆuvre pas chĂšre, sans charges Ă payer. Les trafiquants sâadaptent mieux et bien plus rapidement que la police ou la gendarmerie.
AJ : Avec, aussi, le dĂ©veloppement dâun systĂšme corruptifâŠ
D.L. : Oui, et cela nous inquiĂšte beaucoup. La corruption se rĂ©pand au sein de la PĂ©nitentiaire parmi les surveillants, mais aussi au sein mĂȘme de notre institution avec des greffiers mis en cause [une fonctionnaire du tribunal de Marseille a Ă©tĂ© Ă©crouĂ©e le 4 avril Ă Marseille].
AJ : Ce 4 avril, deux policiers de lâOffice antistupĂ©fiants de Marseille ont aussi Ă©tĂ© mis en examen pour trafic et blanchiment.
D.L. : Oui, et jâavoue que cela mâa stupĂ©fiĂ©e car câest un trĂšs beau service. Mais il y a de telles sommes dâargent en jeuâŠ
AJ : A-t-on une idée des montants proposés par les corrupteurs ?
D.L. : Cela reste globalement assez bas de gamme. Les gardiens de prison, par exemple, sont dans des situations financiĂšres compliquĂ©es. Ils ne sont pas trĂšs bien payĂ©s, font souvent du cĂ©libat gĂ©ographique qui les oblige Ă louer un deuxiĂšme logement, le mĂ©tier est difficile avec une forte pression pesant sur eux dans leur quotidien, et tant dâargent en faceâŠ
AJ : Quand apparaissent les petites mains qui tuent pour 1 000 euros ?
D.L. : En 2021 et 2022. Les trafiquants de drogue ont appliquĂ© la doctrine du taylorisme. PlutĂŽt que de saisir des missions les tueurs rĂ©pertoriĂ©s qui demandaient beaucoup dâargent car ils se chargeaient de tout â filature, surveillance, recrutement de seconds, sĂ©curitĂ© de lâenvironnement â, ils se sont dits âallons plus vite Ă bas prixâ. Aujourdâhui, le tueur nâa plus besoin de trouver une voiture, des armes, le lieu dâexĂ©cution : tout lui est fourni. Il est appelĂ© Ă 20 heures, on lui dit : âTu trouveras le chauffeur et lâarme Ă telle adresse ; tu tires sur les individus Ă tel endroit, ils y sont.â Le gars sây rend, rapporte les clichĂ©s ou la vidĂ©o prouvant que le boulot a Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©, terminĂ© ! Câest cloisonnĂ©, ils ne se connaissent pas, le vĂ©hicule est cramĂ©, le gamin doit juste, si jâose dire, ĂȘtre disponible 24 heures sur 24 pour dâun coup bouger, tuer, rentrer. Cette stratĂ©gie de cloisonnement permet aux donneurs dâordre dâĂȘtre trĂšs difficilement identifiables et leur assure que le job sera fait en une heure.
AJ : Estimez-vous, comme certains, que lâon a 20 ans de retard en matiĂšre de lutte contre la criminalitĂ© organisĂ©e et les narcotrafiquants ?
D.L. : Je ne dirai pas cela. Mais notre pays sâest tirĂ© plusieurs balles dans le pied quand, dans lâorganisation des services de police, il a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© de tout miser sur lâordre public, câest-Ă -dire sur la prĂ©sence de forces de police et de gendarmerie dans âla rueâ, sur le terrain. On a dĂ©sarmĂ© des services dâenquĂȘte.
AJ : Vous pensez à la réforme de la police judiciaire (nos articles des 11 octobre 2022 ici, 30 novembre 2022 ici et 16 janvier 2025 ici) ? Vous aviez tous, magistrats, avocats, policiers, manifesté votre inquiétude.
D.L. : On a complĂštement sabordĂ© lâinvestigation, de maniĂšre lourde. On a mis du bleu dans la rue et les stocks dâenquĂȘte sont malheureusement lĂ pour dĂ©montrer que ceux qui traitent les plaintes, et qui font tout ce quâils peuvent, ne sont plus assez nombreux. Autre problĂšme, le recrutement par Ă -coups : on a engagĂ© des policiers insuffisamment formĂ©s, pour les placer dans les situations les plus compliquĂ©es, sur les territoires les plus atteints. Faute dâeffectifs de fonctionnaires dans certaines administrations, on fait dĂ©sormais appel Ă des contractuels qui nâont pas de carriĂšre Ă prĂ©server. DerniĂšre balle dans le pied : avoir principalement misĂ© sur les amendes forfaitaires dĂ©lictuelles pour lutter contre la consommation de stupĂ©fiants, dĂ©montrer ainsi quâon lutte contre le trafic de drogue. Mais nous sommes Ă prĂ©sent confrontĂ©s Ă un vrai problĂšme de santĂ© publique : on ne sait pas quoi faire des gens addicts au cannabis, Ă la coke, au crack et bientĂŽt, jâen ai peur, au fentanyl.
AJ : Que pensez-vous du débat autour de la légalisation du cannabis ?
D.L. : Câest le type mĂȘme de la fausse bonne idĂ©e. Le trafiquant se mettra Ă vendre de nouveaux produits comme le fentanyl ou des produits encore plus dosĂ©s, donc procurant un effet plus immĂ©diat, plus fort, et toujours plus dangereux pour la santĂ© physique et psychique.
AJ : Et la justice, dans tout cela, comment sây retrouve-t-elle ?
D.L : Les Français ont le sentiment que lâon ne fait rien parce que la plainte de M. Dupont qui a Ă©tĂ© frappĂ© par son voisin dort dans un service, parfois quatre Ă cinq ans, jusquâĂ ce quâon efface les stocks, seul moyen de rendre un peu dâespoir aux policiers. Judiciairement, en matiĂšre de stupĂ©fiants, il nous est demandĂ© de condamner rapidement, fermement. Nous sommes conscients des enjeux et câest le sens de nos rĂ©quisitions des parquets. Les magistrats jugent sĂ©vĂšrement ces agissements, dâautant plus aprĂšs le travail phĂ©nomĂ©nal des juges dâinstruction. Moyennant quoi, le quantum des peines de prison a fortement augmentĂ©, aboutissant Ă lâencombrement des Ă©tablissements pĂ©nitentiaires.
AJ : Vous avez Ă©tĂ© sollicitĂ©e par les parlementaires dans le cadre de leurs travaux sur la lutte contre le trafic de drogue et la grande criminalitĂ©. Le 10 avril, ils se sont notamment prononcĂ©s pour la crĂ©ation dâun Parquet national anticriminalitĂ© organisĂ©e, le Pnaco (1). Quâen pensez-vous ?
D.L. : Si le Pnaco obtient des rĂ©sultats que la Junalco [Juridiction nationale de lutte contre la criminalitĂ© organisĂ©e] nâarrivait pas encore Ă produire â redonner du sens Ă toutes ces informations qui se croisent entre Marseille, Lille, Rennes, etc., Ă toutes ces affaires susceptibles dâĂȘtre liĂ©es â, alors cela aura des effets positifs. Typiquement, dans lâaffaire Mohamed Amra (2), le Pnaco aurait pu faire travailler, ensemble, les Juridictions interrĂ©gionales de Lille et Marseille. En France, il nâexiste pas 112 tĂȘtes de pont de la criminalitĂ© organisĂ©e, donc le Pnaco se concentrera sur les principales et centralisera les investigations, Ă condition que celles-ci soient menĂ©es par une police judiciaire aux effectifs renforcĂ©s. Sinon, câest mort.
AJ : Lundi, 25 suspects ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s dans le cadre des attaques contre le personnel et les Ă©tablissements pĂ©nitentiaires. Quelle est votre analyse ?
D.L : Je ne dispose pas dâĂ©lĂ©ments sur lâenquĂȘte en cours. Mais, pour avoir vu les vidĂ©os diffusĂ©es sur Telegram, jâai retrouvĂ© les mĂȘmes images que celles quâadressent les narcos aux familles pour les intimider ou annoncer un meurtre. Câest leur marque de fabrique, les caractĂ©ristiques des narcos, y compris en termes de publicitĂ© et de visibilitĂ© donnĂ©es Ă leurs actions qui se propagent sur les rĂ©seaux cryptĂ©s avant que la police soit informĂ©e. Leur but : obtenir un effet de sidĂ©ration, terroriser. Et dĂ©stabiliser lâEtat.
(1) En commission mixte, les députés et sénateurs ont trouvé un accord sur la version finale de la proposition de loi qui sera normalement adoptée par les deux chambres au cours de ces prochains jours.
(2) Le criminel Mohamed Amra sâest Ă©vadĂ© le 14 mai 2024 Ă hauteur du pĂ©age dâIncarville (Eure). Les gardiens pĂ©nitentiaires Fabrice Moello et Arnaud Garcia ont Ă©tĂ© tuĂ©s.Amra a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© le 22 fĂ©vrier 2025 en Roumanie.
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