FRANCE đŸ‡«đŸ‡· : au sujet du trafic de drogues
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Par Thierry Colombié

Comment le marché du cannabis a-t-il évolué depuis vingt ou trente ans ?

En constante progression, et chaque annĂ©e est un nouveau record. C’est une Ă©conomie industrielle, Ă  la fois visible et souterraine, constituĂ©e d’usagers/revendeurs, de micro-entreprises, connues et immobiles, discrĂštes et mobiles, et de firmes trafiquantes (cf. mon livre French Connection, 60 ans de trafic d’hĂ©roĂŻne made in France oĂč je reconstruis le concept de « mafia » ) qui intĂšgrent le cannabis dans son secteur « stupĂ©fiants », Ă  cĂŽtĂ© de secteurs criminels, criminalisĂ©s (le trafic d’armes par exemple) et lĂ©gaux. Ne l’oublions jamais : ce n’est pas le crime qui paie, c’est la corruption et le blanchiment. Pour le cannabis, l’essentiel des bĂ©nĂ©fices repart au Maroc, lĂ  aussi par des routes qui sont loin d’avoir Ă©tĂ© dĂ©couvertes par les services anti-drogue. C’est aussi le cas pour la coke depuis la crise de 2008.

Quels sont les changements de paradigme ?


J’en compte deux.
Le premier, c’est l’apparition des « fours » en rĂ©gion parisienne Ă  la fin des annĂ©es 1990, sur le modĂšle des points de deal nĂ©erlandais ou belges. On importe le produit en grandes quantitĂ©s, 100, 200, 500 kilos, une partie est vendue en demi-gros, l’autre est conditionnĂ©e en savonnettes ou barrettes, deux produits vendus sur place aux consommateurs, au pied d’une tour ou sur une place, par exemple. Des mĂ©tiers apparaissent : guetteurs, nourrices, agents de sĂ©curitĂ©, et le tout est gĂ©rĂ© par une Ă©quipe d’associĂ©s ou un clan familial/parental qui se partagent risques et bĂ©nĂ©fices. Dans la foulĂ©e, en 2000, un premier « charbon » apparait Ă  la Busserine, Ă  Marseille. Au fil des mois, toutes les grandes villes vont voir se dĂ©velopper des points de deal structurĂ©s autour de la vente au dĂ©tail, ce qui va crĂ©er un maillage national inĂ©dit et permettre Ă  ces nouvelles entreprises de dĂ©velopper les stratĂ©gies traditionnelles de toute firme du crime organisĂ© : Ă©chapper Ă  la rĂ©pression, mĂȘme si le deal se fait au vu et au su de tout le monde ; maximiser les bĂ©nĂ©fices.
Le second changement, c’est la digitalisation du marchĂ© de la drogue, lequel apparaĂźt au dĂ©but des annĂ©es 2010 sur le darknet. Le consommateur est livrĂ© Ă  domicile, plus besoin de se dĂ©placer, de faire la queue, de flipper dans le cas oĂč les policiers feraient une descente. Confinements et couvre-feux liĂ©s Ă  la Covid19 ont amplifiĂ© le phĂ©nomĂšne dĂšs mars 2020 : les dealers ont utilisĂ© massivement les rĂ©seaux sociaux Ă  la fois pour servir leurs clients Ă  domicile, mais aussi en conquĂ©rir d’autres. Si on ajoute l’essor de l’autoculture de cannabis, des plants dans la salle de bain aux fermes industrielles, et les rĂ©seaux ruraux qui tournent Ă  plein rĂ©gime, on vise en France un nouveau record : celui du plus important maillage europĂ©en du business du cannabis. Au-delĂ  des circuits courts et de la rĂ©volution 2.0 ou UberShit, les trafiquants anticipent dĂ©jĂ  la lĂ©galisation, le Maroc ayant dĂ©cidĂ© de lĂ©galiser la production Ă  des fins thĂ©rapeutiques, ce qui va considĂ©rablement changer la donne.

Qu’est-ce que le trafic de cannabis dans l’hexagone doit Ă  l’hĂ©ritage de la French connection ?

Tout. La French, c’est un modĂšle de l’économie criminelle sans frontiĂšres, repris par les cartels amĂ©ricains et asiatiques qui apparaitront dans les annĂ©es 1970, aprĂšs le trafic d’hĂ©roĂŻne français. Lorsque les cultures de pavot ont Ă©tĂ© dĂ©truites en Turquie et au Liban, les firmes trafiquantes, ayant plus d’un demi-siĂšcle d’expĂ©rience en la matiĂšre, ont diversifiĂ© leur offre. InstallĂ©s dĂ©jĂ  au Maroc, notamment Ă  Tanger, longtemps un port franc qui servait de plateforme Ă  la contrebande d’alcool et de tabac, des trafiquants français ont surfĂ© sur la vague hippie pour vendre du cannabis marocain en Europe. Il suffisait d’activer les rĂ©seaux sur place, de montrer les perspectives de croissance, les facilitĂ©s pour blanchir l’argent sale sur place, le tour s’est jouĂ© au milieu des annĂ©es 1970. Certes, c’était marginal, mais quand le business est montĂ© par des professionnels, qui n’investissent pas grand-chose, le plus dur Ă©tant de convaincre les producteurs du Rif, c’est du velours. Ils ont incitĂ©s les producteurs Ă  crĂ©er des sortes de coopĂ©ratives, les ont soutenus dans leur effort de recherche et dĂ©veloppement, et ils ont exploitĂ© ce qui rapporte le plus de bĂ©nĂ©fices : la grande distribution. Sans oublier les appuis en haut-lieu, lĂ , c’est de la gĂ©opolitique, c’est on ne peut plus sĂ©rieux. On pense toujours que c’est la demande qui tire le marchĂ©, mais, ici, on peut affirmer que c’est le contraire. Raison pour laquelle se sont greffĂ©es, sur ces pipelines cannabis, celles de la cocaĂŻne dĂšs la fin des annĂ©es 2000. Et l’hĂ©roĂŻne depuis la Belgique et les Pays-Bas, en lien Ă©troit avec la mafia turque basĂ©e dans ces deux pays et surtout en Allemagne. Jackpot pour les affranchis de la French Connection et ceux qui leur ont succĂ©dĂ©.

Les différents réseaux français de deal sont-ils reliés entre eux ?

Ils sont quasiment tous reliĂ©s aux coopĂ©ratives marocaines, directement ou indirectement par l’Espagne, le Portugal, la Belgique, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, l’Allemagne et mĂȘme l’Italie, quand ils ne dĂ©veloppent pas leur propre production, comme c’est de plus en plus le cas. Donc aux traders qui gĂšrent les commandes, les flux de marchandises et d’argent, en lien avec les Sarafs, des courtiers marocains, chinois ou pakistanais qui rĂ©alisent des transferts H24 en mode awala. H24. 7/7. Depuis au moins 30 ans. Les rĂ©seaux dĂ©pendent de la qualitĂ© des produits vendus, des dĂ©lais de livraison, de la garantie dans le cas oĂč la marchandise serait saisie, et, j’insiste, de la confiance entre chaque maillon de la chaine, surtout au niveau des traders. Le business, quoi qu’on en dise, est entiĂšrement basĂ© sur la confiance, sur le respect des engagements, sans oublier ce que j’appelle « la paix des territoires » mĂȘme si ces derniers, et ils sont peu nombreux, peuvent ĂȘtre soumis Ă  des perturbations (un gĂ©rant en prison ; un boss trop longtemps absent ; le dĂ©mantĂšlement d’un point de deal sur du moyen ou long terme ; des poussettes rĂ©alisĂ©es par des indics, etc).

Que pensez-vous des guerres de territoires ?

Elle existe surtout dans la bouche des tordus qui font du marketing politique pour plaire Ă  un segment « je voudrais toujours plus de sĂ©curitĂ© » sur les plateaux tv. En France, il y a plus de mille points de deal rĂ©pertoriĂ©s, peut-ĂȘtre autant qui passent sous le radar. Mille frontiĂšres de guerre ? Vraiment ? Depuis l’apparition des premiers « charbons » ou « fours », il y a une vingtaine d’annĂ©es, et pour maintes raisons, des espaces publics ont Ă©tĂ© privatisĂ©s par des commerçants de produits stupĂ©fiants, dans les quartiers dĂ©signĂ©s comme « difficiles ». Des businessmen qui ont Ă  leur tour proposĂ©s des services privĂ©s de police, de justice, jusqu’Ă  concurrencer le monopole de la violence lĂ©gitime de l’Etat. C’est un arbitrage qui est « gagnant-gagnant » pour tout ceux qui « croquent » sur la filiĂšre, en premier lieu pour certaines grandes gueules qui le dĂ©noncent face camĂ©ra et l’encouragent d’un clin d’oeil au nom de la paix sociale. Surtout quand les Ă©lections approchent.

Source: Facebook

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