A 51 ans, câest la premiĂšre fois que le commissaire divisionnaire StĂ©phane Lapeyre, jugĂ© pour «complicitĂ© de trafic de stupĂ©fiants», se retrouve du cĂŽtĂ© des prĂ©venus avec Jocelyn Berret. Il faut un dĂ©but Ă tout!
Quelle chance pour Jocelyn Berret et StĂ©phane Lapeyre dâĂȘtre des fonctionnaires ! PrĂ©sumĂ©s innocents, les deux policiers jugĂ©s Ă Paris ont non seulement bĂ©nĂ©ficiĂ© du soutien inconditionnel de leur hiĂ©rarchie, mais ils ont aussi Ă©tĂ© promus.
C’est Emmanuel Fansten de LIBĂRATION qui nous rapportent les propos de StĂ©phane Lapeyre, conscient de lâimportance de chaque mot. Il parle de «vide juridique» et de doctrine «fluctuante» pour justifier certaines entorses Ă la procĂ©dure, insiste sur son «investissement sans faille» durant prĂšs de trente ans, Ă©voque son envie constante de «faire des affaires» et cette «ligne de crĂȘte» si tĂ©nue dans les dossiers de stups.
Puis, face Ă lâaccumulation de dysfonctionnements Ă©tablis par lâenquĂȘte, lâancien chef de la division opĂ©rationnelle et numĂ©ro 3 de lâOffice des stups (Ocrtis, devenu Ofast) finit par esquisser un timide ‘mea culpa’. «On a sans doute Ă©tĂ© trop prĂ©somptueux, concĂšde-t-il. Cet instinct de chasseur nous a peut-ĂȘtre un peu grisĂ©s.» oubliant de dire que le gibier chassĂ© ne permettait en aucun cas de lutter efficacement contre le narcotrafic.
Les faits pour lesquels il est poursuivi avec son ancien subordonné, Jocelyn Berret, remontent à tout juste dix ans
A lâĂ©poque, lâOCRTIS (Office des stups) brille par ses rĂ©sultats et multiplie les saisies records, pour le plus grand bonheur des grands patrons de la police judiciaire et des ministres qui se succĂšdent Place Beauvau, de Claude GuĂ©ant Ă Manuel Valls, ravis de venir prendre la pose Ă cĂŽtĂ© des ballots de drogue.
A travers cette affaire, se dessine en creux la problĂ©matique ĂŽ combien sensible des indics, Ă©ternel nĆud gordien des affaires de stups
«La question des informateurs est quelque chose de pĂ©rilleux et mĂȘme de dangereux, rappelle StĂ©phane Lapeyre. Câest du saut Ă lâĂ©lastique tous les jours.» InterrogĂ© par le tribunal sur la mĂ©thode qui consiste à «infiltrer» des indics dans une organisation, au risque de les impliquer pleinement dans le trafic sans les garanties pĂ©nales offertes aux policiers infiltrĂ©s, le commissaire reconnaĂźt que cette technique «expĂ©rimentale» a Ă©tĂ© utilisĂ©e par son service à «quelques reprises».
Des affaires pour lesquelles lâOCRTIS est allĂ© jusquâĂ fournir des faux papiers Ă ses informateurs. Lors des dĂ©bats, la prĂ©sidente Isabelle PrĂ©vost-Desprez Ă©voque mĂȘme une rĂ©union de 2009 entre François Thierry et le directeur de cabinet du prĂ©fet des Hauts-de-Seine, destinĂ©e Ă fluidifier la procĂ©dure de fabrication de ces faux documents administratifs. «Sur ce point, il nây a pas de vide juridique, sâagace la prĂ©sidente. Un informateur avec un faux passeport, câest un faux et un usage de faux. Et complicitĂ© de faux pour celui qui lui fournit.»
Rapports administratifs dithyrambiques
Soucieux de replacer lâaffaire dans le contexte de lâĂ©poque, StĂ©phane Lapeyre rembobine Ă la barre, citant lâaffaire Neyret, du nom de lâancien chef de lâantigang lyonnais condamnĂ© pour avoir profitĂ© des largesses de ses indics, et surtout la saisie de 7 tonnes de cannabis en octobre 2015, boulevard Exelmans, Ă Paris, qui a brusquement mis en lumiĂšre les mĂ©thodes de lâOCRTIS et prĂ©cipitĂ© la DNRED (Direction Nationale du Renseignement et des EnquĂȘtes DouaniĂšres) dans les bras des enquĂȘteurs de la Gendarmerie qui ont dĂ©gommĂ© ces deux services d’intelligence (oubliĂ©e).
Les pratiques de ces services, qu’ils soient douaniers ou policiers , qui font l’impasse sur le respect du Dalloz et de ses procĂ©dures imposĂ©es, ne datent pas d’hier
DĂšs les annĂ©es 80, la DNED (Direction Nationale des EnquĂȘtes DouaniĂšres), avant qu’elle ne devienne DNRED grĂące Ă Jean Henri Hoguet, avait commencĂ© Ă recruter des agents ‘free-lance’ en France comme Ă lâĂ©tranger, nâhĂ©sitant jamais Ă mettre en pĂ©ril ces derniers, voire Ă les oublier pour se protĂ©ger des foudres possibles de la Justice. Et lorsque le théùtre des opĂ©rations se passaient sur diffĂ©rents pays, lâatteinte des objectifs Ă satisfaire ne pouvait attendre que nos magistrats entament les procĂ©dures avec leurs homologues espagnols, anglais, amĂ©ricains, canadiens , colombiens, belges , italiens, bataves et allemands.
Imaginons que lors de nĂ©gociations de transports de cargaisons de came, les acteurs sortent un volume du dernier ‘Code de procĂ©dure pĂ©nal’, pour rĂ©clamer une pause dans la rĂ©alisation de l’opĂ©ration en cours ! DALLOZIENS !
Du coup, et c’est StĂ©phane Lapeyre qui le rappelle: «Les relations avec les magistrats se sont progressivement dĂ©gradĂ©es, le climat de dĂ©fiance Ă©tait de plus en plus important. Certaines pratiques instaurĂ©es nâĂ©taient plus Ă lâordre du jour.»
Alors, les services et dans ce cas prĂ©sent, Lapeyre et Berret qui sont des flics chevronnĂ©s se sont passĂ©s de la bĂ©nĂ©diction « urbi et orbi ».
Présumés innocents, les deux policiers Lapeyre et Berret jugés à Paris ont non seulement bénéficié du soutien inconditionnel de leur hiérarchie, mais ils ont aussi été promus.
StĂ©phane Lapeyre est aujourdâhui numĂ©ro 2 de la PJ de Bordeaux. Quant au capitaine Jocelyn Berret, il a Ă©tĂ© Ă©levĂ© au grade de commandant divisionnaire fonctionnel, chef de service Ă lâantenne OFAST de la PJ de Versailles. Tous deux peuvent notamment faire Ă©tat de rapports administratifs dithyrambiques versĂ©s Ă la procĂ©dure judiciaire, qui mettent en avant leur «loyauté» et leur «absolue intĂ©grité». Et pour cause : ces rapports ont Ă©tĂ© rĂ©digĂ©s par deux policiers partie prenante du dossier. Lâun Ă©mane de François Thierry ; lâautre de StĂ©phane Lapeyre lui-mĂȘme.
Résultat des courses
Câest deux ans de prison avec sursis qui ont Ă©tĂ© requis mardi contre lâactuel numĂ©ro deux de la police judiciaire de Bordeaux et son ancien subordonnĂ© Jocelyn Berret.
Le parquet, coincĂ© dans sa stricte lecture du Dalloz, a pointĂ© le rĂŽle « important » et « anormal » de StĂ©phane Lapeyre et de Jocelyn Berret, dans le cadre dâune importation de cocaĂŻne en 2013, lors d’une opĂ©ration qui nâapparaĂźt nulle part en procĂ©dure. Dans cette affaire, « nous ne sommes pas dans une opĂ©ration de livraison surveillĂ©e », a soutenu le procureur-adjoint de la RĂ©publique HervĂ© TĂ©tier, en rĂ©fĂ©rence Ă cette technique policiĂšre consistant Ă laisser passer de la drogue aux frontiĂšres pour dĂ©manteler, en aval, des rĂ©seaux de revente.
A suivre pour le rendu de dĂ©cision…
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