ESPAGNE đŸ‡Ș🇾 (Costa del Sol): «Los bandidos franceses đŸ‡«đŸ‡·Â», Ă©tat des lieux en 2002!

Depuis le milieu des années 80, de nombreux truands français ont adopté le sud de la péninsule Ibérique. Se livrant une guerre sans merci, ils contrÎlent tous les trafics. Et la nouvelle génération est encore plus violente que ses aßnées

De lourds nuages ourlent la Costa del Sol d’un crĂȘpe noir. Pendant la semaine sainte, qui prĂ©cĂšde PĂąques, l’Andalousie s’offre souvent une pause lacrymale. Courte parenthĂšse: le Grand Sud espagnol affiche orgueilleusement trois cents jours de soleil par an.

«Le Turbulent», «le Bigleux», «Petit Momo» ou «Eddy»: plus de 200 voyous français profiteraient actuellement de cette exceptionnelle douceur de vivre, dans les citĂ©s balnĂ©aires, de l’industrieuse Malaga Ă  la prĂ©cieuse Marbella, en passant par la trĂšs pieuse SĂ©ville, Ă  l’intĂ©rieur des terres.

Les plages, jalonnĂ©es de discothĂšques, desservies par autoroute, s’ouvrent face aux montagnes du Rif marocain. RĂ©guliĂšrement, barques de pĂȘcheurs ou Zodiac chargĂ©s Ă  ras bord livrent leur lot de kif. Or, depuis une bonne dizaine d’annĂ©es, los bandidos franceses occupent une place de choix dans ce business. Ils n’ont pas seulement importĂ© leur savoir-faire et leur faconde. Ils ont aussi emportĂ© leurs inimitiĂ©s. VoilĂ  pourquoi la rĂ©gion a tendance Ă  se transformer en vaste cimetiĂšre sous la Lune. Enjeu de la guerre: l’or «gris» (le hasch du Maroc) et l’or «brun» (les filles d’Andalousie). Selon divers recoupements, 19 Français impliquĂ©s dans divers trafics en Andalousie ont ainsi Ă©tĂ© tuĂ©s (ou ont disparu) depuis la fin de l’annĂ©e 1996. La fiĂšvre n’a cessĂ© de monter ces derniers mois en Espagne.

A premiĂšre vue, Ronda semble Ă  l’abri de la frĂ©nĂ©sie cĂŽtiĂšre. Ce bourg touristique, situĂ© dans l’arriĂšre-pays montagneux de Marbella, vit repliĂ© sur ses cĂ©lĂšbres arĂšnes et ses ruelles pavĂ©es. Jean-Gilbert Para, 63 ans, a ouvert, voilĂ  plusieurs annĂ©es, une pizzeria en plein centre. Dans sa jeunesse, ce restaurateur français a bourlinguĂ© du Maroc aux Pays-Bas, oĂč il a connu quelques ennuis passagers avec la justice. MariĂ© Ă  une Espagnole, il semblait aujourd’hui rangĂ©. Mais, le 11 mars dernier, des inconnus attendaient Para sur le chemin qui mĂšne Ă  sa propriĂ©tĂ©. On ne retrouvera que son 4 x 4, quelques projectiles de 7,65 dans la portiĂšre et du sang sur les siĂšges. PropriĂ©taire des murs du Playboy Ă  Marbella (un puty club, comme on dit ici), Jean-Gilbert Para finalisait, selon ses proches, un projet hĂŽtelier prĂšs de Ronda. Sa famille vient de lancer un appel Ă  tĂ©moins pour tenter de le retrouver.

Un rĂšglement de comptes de facture plus classique avait eu lieu sur la cĂŽte, le 5 mars. Vers 15 h 30, une fusillade Ă©clate Ă  Fuengirola. Des inconnus visent le conducteur d’une Mercedes, immatriculĂ©e Ă  Paris. Le blessĂ©, touchĂ© de cinq balles dans le bras, est finalement retrouvĂ©, sous un faux nom, au centre de secours Mijas Costa. Les deux officiers de police français en poste dans la rĂ©gion identifient Samir Benbouabdellah, grĂące Ă  ses empreintes digitales. Ce Parisien de 19 ans a dĂ©jĂ  un passĂ© chargĂ©. Il est notamment soupçonnĂ© d’avoir dĂ©tournĂ© un hĂ©licoptĂšre pour tenter de faire Ă©vader son frĂšre de la prison de Fresnes (Val-de-Marne), en mai 2001. Un surveillant avait Ă©tĂ© griĂšvement blessĂ© dans la fusillade.

Louis Carboni avait Ă©galement misĂ© sur une cavale espagnole. Il a Ă©tĂ© repĂ©rĂ© Ă  Marbella, avant d’ĂȘtre arrĂȘtĂ© dans le nord du pays, le 12 janvier dernier. Dans la villa qu’il occupait: un bon kilo de cocaĂŻne, deux billets d’avion pour la Bolivie et un fusil d’assaut. Le Corse, lui aussi, avait jouĂ© les filles de l’air: il a eu son quart d’heure de gloire, en juin 2001, en rĂ©ussissant son Ă©vasion par hĂ©licoptĂšre de la prison de Borgo, prĂšs de Bastia. Le Marseillais Farid Berrhama s’Ă©tait Ă©galement mis au vert sur la Costa del Sol. Il a finalement Ă©tĂ© interpellĂ©, en dĂ©cembre 2001, Ă  Torremolinos. Son charmant surnom – «Gremlin’s» – donne une idĂ©e de la retenue du personnage passĂ© minuit…

Dernier Ă©pisode en date: l’arrestation de Fabrice Havot, le 18 avril dernier. CondamnĂ© en France Ă  la perpĂ©tuitĂ© pour viols, torture et actes de barbarie, il tenait un commerce Ă  Torremolinos.

COMISARIO DE POLICIA

Au fil des semaines, les malheurs des Français Ă©clipsent dans la presse rĂ©gionale les quelques assassinats imputĂ©s aux mafias russe et italienne, ainsi que les ennuis judiciaires du maire de Marbella: Jesus Gil a Ă©tĂ© Ă©crouĂ©, le 16 avril, pour dĂ©tournements de fonds publics. «Les Français dĂ©veloppent une criminalitĂ© trĂšs violente, centrĂ©e sur l’Ă©conomie de la drogue, confirme le commissaire central de la province, Florentino Villabona Madera (photo Ă  droite). Les rĂšglements de comptes dĂ©bordent rarement de la communautĂ©.»

EvadĂ©s, braqueurs, trafiquants, maquereaux, assassins…

Qui sont-ils rĂ©ellement, ces nouveaux frĂšres de la cĂŽte? Les «aĂźnĂ©s» ont dĂ©couvert cet eldorado au milieu des annĂ©es 1980 et s’y sont installĂ©s. Souvent issus de l’antĂ©diluvien gang des Lyonnais, ils se nomment alors Lothoz, Gandeboeuf, dit «Christo», ou Vidal, surnommĂ© «Momond Vidal». A cette Ă©poque, les Français n’inquiĂštent guĂšre les autoritĂ©s locales. Mais tout bascule le 9 novembre 1987 au matin. Ce jour-lĂ , l’enlĂšvement d’une enfant de 6 ans, sur le chemin de l’Ă©cole, claque comme un coup de tonnerre dans le ciel sans nuages de Marbella. «Oscar» (pseudonyme des ravisseurs) exige 13 millions de dollars des parents de MĂ©lodie, la chanteuse d’opĂ©ra pop Kimera et le milliardaire libanais Raymond Nakachian. Heureusement, le 20 novembre, les policiers libĂšrent la fillette. Huit Français sont inculpĂ©s pour ce rapt. Le cerveau, Jean-Louis Camerini, avait repĂ©rĂ© sa proie en se dĂ©guisant en clown lors d’une rĂ©ception donnĂ©e par les Nakachian… La lourde condamnation du truand – Ă  plus de vingt et un ans d’emprisonnement en 1992 – met temporairement un frein aux appĂ©tits français. Temporairement, car, le 29 avril 1998, l’un des «anciens», Jean-Pierre Gandeboeuf, est arrĂȘtĂ© par les Stup de Marseille. Il sort d’un grand hĂŽtel de Madrid oĂč il vient de dĂ©jeuner avec les clients de la chambre 501, des Mexicains. On le soupçonne d’avoir financĂ© un vaste commerce triangulaire entre l’Espagne, la Colombie et la France. Un «beau mec», disent les policiers: la fiche de Gandeboeuf, 59 ans, Ă©voque pĂȘle-mĂȘle braquages, rĂšglements de comptes et mĂȘme… un bris de clĂŽture.

Aujourd’hui, bon nombre d’aĂźnĂ©s ne profitent plus que du soleil. Ils ont laissĂ© le champ libre Ă  la deuxiĂšme vague d’immigration, arrivĂ©e dans la seconde moitiĂ© des annĂ©es 1990: celle des «rĂ©fugiĂ©s». Ils sont parisiens, lyonnais ou marseillais d’origine et tiennent toujours le haut du pavĂ©. Ces aristocrates du braquage ont posĂ© leurs valises en famille pour Ă©chapper aux foudres de la justice ou au feu des 11,43. Une fois sur place, ils se sont embourgeoisĂ©s, investissant dans le hasch. Jacques Grangeon Ă©tait l’une des figures de cette bruyante communautĂ©, qui recevait, Ă  l’occasion, la jet-set du cinĂ©ma. Il a, depuis, passĂ© l’arme Ă  gauche. Une sale histoire.

Il est prĂšs de 23 heures, ce 5 octobre 1996, Ă  Marbella, dans une villa au luxe tapageur. La silhouette athlĂ©tique de Grangeon, 45 ans, et celle de sa compagne, Catherine, une ancienne prostituĂ©e, se dessinent derriĂšre la baie vitrĂ©e. Le couple n’a pas encore tirĂ© les rideaux chamarrĂ©s. Trois hommes dĂ©bouchent du chemin de terre Ă  l’arriĂšre de la propriĂ©tĂ©. Dans le jardin, ils masquent leur progression en se cachant derriĂšre les troncs des palmiers. Une fois sur la terrasse, ils ouvrent le feu au kalachnikov sans faire le dĂ©tail. Ils achĂšveront les victimes au pistolet, sans s’embarrasser des rĂšgles du «savoir-tuer», qui imposent d’Ă©pargner les compagnes. Grangeon s’apprĂȘtait Ă  acheter un club situĂ© Ă  l’entrĂ©e d’Estepona. L’Ă©tablissement de bains est, depuis, tombĂ© entre les griffes de l’un de ses concurrents français. Un sauna dĂ©cidĂ©ment trĂšs chaud: le 4 octobre 1997, soit un an aprĂšs l’Ă©limination de Grangeon, une rafale fauchait, sur le perron, un autre malfaiteur français, surnommĂ© «Sumo»…

Homme d’entregent, Grangeon tentait de resserrer les liens entre Lyonnais, Marseillais et Parisiens. Ainsi avait-il facilitĂ© l’implantation de Michel Crutel. Ce spĂ©cialiste du braquage Ă©prouvait le besoin de mettre une frontiĂšre entre lui et la justice française. On impute, en effet, Ă  ce self-made-man les plus importants hold-up de ces derniĂšres annĂ©es, comme l’attaque de l’Airbus de Perpignan, en aoĂ»t 1996. Avec sa bande, surnommĂ©e «la Dream Team», il s’est spĂ©cialisĂ© dans les attaques de sociĂ©tĂ©s de transport de fonds. Ce violent Blitzkrieg lui a valu un surnom qui sent bon le sable chaud: «le Militaire». Crutel semblait avoir trouvĂ© son Ă©quilibre Ă  la Casa Calandria, une villa de Marbella qu’il louait «3 500 euros par mois», selon un policier espagnol. Il avait mĂȘme inscrit son fils et sa fille dans une Ă©cole privĂ©e. Une nuit du printemps 1999, il a pris la route d’AlgĂ©siras, Ă  une centaine de kilomĂštres de lĂ , pour une ultime opĂ©ration.

Algésiras. Ville ouverte à tous les trafics.

L’inspecteur en chef Fernando Calleja, imperturbable patron de l’Udyco (l’unitĂ© de lutte contre le trafic de stupĂ©fiants et le crime organisĂ©), se souvient encore de ce 21 mai 1999. A 8 h 40, le gardien de l’hĂŽpital Punta Europa appelle le commissariat. Dans un fourgon blanc, abandonnĂ© devant l’entrĂ©e, il vient de dĂ©couvrir le corps d’un homme tout de noir vĂȘtu, des cheveux aux baskets Nike. Il gĂźt la tĂȘte tournĂ©e vers le rocher de Gibraltar, au fond de la baie. L’inconnu d’AlgĂ©siras a des papiers au nom de «Christian David», trop passe-partout pour ĂȘtre honnĂȘte. Il s’appelle en rĂ©alitĂ© Michel Crutel. Le caĂŻd allait fĂȘter ses 44 ans et venait de raser sa cĂ©lĂšbre moustache.

Ce matin-lĂ , Crutel avait tentĂ© le diable pour quelques dollars de plus. JuchĂ© sur une Ă©chelle mĂ©tallique, Ă  la fraĂźche, il avait forcĂ© la fenĂȘtre d’un garage, dans une friche industrielle d’AlgĂ©siras. A l’intĂ©rieur, 293 kilos de cannabis dormaient dans des sacs de plastique. Mais Crutel n’a pas le pied-de-biche lĂ©ger: le bruit rĂ©veille Antonio, le gardien, qui somnole de l’autre cĂŽtĂ© de la cour. Le voleur de hasch s’en aperçoit et tire. Antonio riposte Ă  la Winchester. Crutel chute lourdement. Ses trois complices l’embarquent dans leur CitroĂ«n Jumper, qu’ils abandonnent devant l’hĂŽpital, Ă  2 kilomĂštres de lĂ . La derniĂšre campagne du «Militaire» n’aura pas Ă©tĂ© la plus glorieuse.

Son avocat et ami Denis Giraud se souvient d’ «un garçon hors norme, qui savait rester simple». Crutel ou une vie faite d’embardĂ©es. A la fin des annĂ©es 1970, jeune voleur sans envergure, il prĂȘte sa moto Ă  son amie pour qu’elle l’essaie sur l’autoroute. Il la suit en voiture. La moto dĂ©rape. Elle meurt dans ses bras. «Depuis, son comportement avait quelque chose de suicidaire, se souvient l’un de ses fidĂšles, qui l’a connu Ă  la centrale de Poissy, entre 1979 et 1981, lorsque l’Ă©quipe s’est formĂ©e. Dans la cour, il passait inaperçu avec sa tĂȘte de paysan berrichon. Il n’en rajoutait jamais.» «Pour moi, il y a comme un mirage espagnol, rĂ©sume joliment cet ami de vingt ans. Tous ceux qui y sont descendus ont dĂ©connĂ©. Ils ont vu passer tellement d’argent qu’ils se sont dit: pourquoi pas moi? Quitte Ă  faire des entorses Ă  la mentale [la loi du milieu].»

RĂ©sultat de recherche d'images pour "Nordine Benali, dit «la Puce»"La loi du milieu relĂšve plus du glaive que de la balance. Nordine Benali, dit «la Puce» (photo Ă  gauche), en sait quelque chose, lui qui a aussi succombĂ© Ă  l’attrait du Grand Sud. Paname, dĂ©but des annĂ©es 1990. Nordine Benali, braqueur en devenir, se rapproche du caĂŻd Claude Genova. Mais l’assassinat du parrain, en aoĂ»t 1994, bouscule tous les Ă©quilibres du grand banditisme. C’est, Ă  son Ă©chelle, une rĂ©plique de l’attentat de Sarajevo, en 1914: il prĂ©cipite deux blocs l’un contre l’autre, dans une guerre totale (voir L’Express du 2 novembre 2000). Pour les policiers, Nordine est impliquĂ© dans les rĂšglements de comptes sanglants de l’Ă©poque, armant le bras de son frĂšre Djamel. Ses proches retiennent qu’il est aussi capable de recueillir une petite chatte abandonnĂ©e, baptisĂ©e PĂ©nĂ©lope.

Quoi qu’il en soit, en 1995, Paris a changĂ© de mains. FidĂšles de Genova jusqu’Ă  sa fin, Nordine et Djamel Benali se replient en grande banlieue: sur la Costa del Sol. L’Espagne s’impose comme une Ă©vidence pour ces frangins, qui ne se lassent jamais de revoir le film de Carlos Saura Vivre vite. A Marbella, oĂč ils Ă©lisent domicile dans une rĂ©sidence de luxe, ils croisent la route d’autres exilĂ©s français. La police les soupçonne, d’ailleurs, de l’assassinat de Jacques Grangeon et de sa concubine. Nordine et Djamel Benali clament leur innocence et vont tenter leur chance Ă  l’intĂ©rieur des terres, Ă  SĂ©ville. «La Puce» s’Ă©tait pris d’affection pour ces ruelles tortueuses, pour les visages graves des vierges en azulejos qui ornent les murs, prĂšs de la plaza de toros. En 1997, les affaires reprennent. «La Puce» (devenu la Pulga, en espagnol) et Djamel lancent un petit club, situĂ© prĂšs de Gran Plaza. Avec un brin de nostalgie, ils baptisent l’endroit El Baron, allusion Ă  un cĂ©lĂšbre Ă©tablissement de nuit parisien, prĂšs des Champs-ElysĂ©es. Un contentieux entre associĂ©s français a eu raison, depuis, du Baron sĂ©villan. L’Ă©tablissement s’est refait une virginitĂ©, en devenant une tranquille bodega.

Le vent tourne en octobre 1998. Les Benali sont arrĂȘtĂ©s lors d’un coup de filet policier baptisĂ© «Victoria», l’une des plus importantes opĂ©rations antidrogue jamais rĂ©alisĂ©es en Andalousie. Les affaires du passĂ© semblent, elles aussi, resurgir jusque dans ce bout d’Europe: Djamel est assassinĂ©, le 17 dĂ©cembre 1999, un vendredi de ramadan. «La Puce» apprend la nouvelle en prison, oĂč il n’absorbe que de la nourriture lyophilisĂ©e par peur d’ĂȘtre empoisonnĂ©. Il rĂ©sume l’affaire d’une jolie formule: «Avec la disparition de Djamel, j’ai perdu mon oeil de derriĂšre.» Ce jour-lĂ , Nordine jure d’arrĂȘter la cocaĂŻne pour ne pas trembler au moment de venger son frĂšre. Il ne carbure plus qu’au thĂ© et Ă  la baguette beurrĂ©e.

Nordine ne tremble d’ailleurs pas lorsqu’il meurt, Ă  son tour, dans la nuit du 4 au 5 octobre 2001. Il vient d’emmĂ©nager Ă  Los Pajaros, un quartier populaire du nord de la ville qui lui rappelle Gagny et Le Raincy (Seine-Saint-Denis), oĂč il a grandi. Ce soir-lĂ , le braqueur rentre d’un dĂźner dans une petite pizzeria, la Casa Nostra, sur les bords du Guadalquivir. Il a laissĂ© son colt 45 dans son nouvel appartement, au quatriĂšme Ă©tage de la rue Mirlo. Il arrĂȘte sa voiture le long d’une placette en terre battue. Nordine Benali dĂ©pose sur le trottoir les petites assiettes, soulignĂ©es d’un liserĂ© jaune, qu’il a achetĂ©es dans la soirĂ©e. Il claque le coffre de l’Opel lorsqu’une voix l’appelle dans son dos: «Nordine, Nordine.» Un «accent français», diront les tĂ©moins. Nordine Benali se retourne: la voix porte une cagoule noire. «La Puce» s’Ă©croule, touchĂ© de plusieurs balles. Il tente de se relever, lorsque le tueur revient terminer la besogne. Un ami espagnol tiendra Ă  payer une partie des obsĂšques. Avec la mort de Nordine Benali, voyou Ă  l’ancienne, une page du grand banditisme français en Espagne est tournĂ©e.

Car, aprĂšs la vague des aĂźnĂ©s et le flot des «rĂ©fugiĂ©s», le Grand Sud espagnol subit de plein fouet la dĂ©ferlante des «hĂ©ritiers». Issus de citĂ©s de banlieue, ils n’appartiennent pas Ă  la voyoucratie traditionnelle. Ce sont des «libĂ©raux» qui militent pour la dĂ©rĂ©gulation du marchĂ© et la suppression des intermĂ©diaires. Souvent d’origine maghrĂ©bine, ils sont, d’ailleurs, plus Ă  l’aise que les anciennes gĂ©nĂ©rations pour traiter directement avec les fournisseurs marocains. Il faut ensuite remonter la came au plus vite vers le nord pour Ă©viter les balles perdues des concurrents. Comme les armateurs d’antan, ils affrĂštent donc leurs Ă©quipages, mais pour conduire des voitures rapides, rĂ©munĂ©rant leurs chauffeurs 150 euros du kilo.

En novembre 2001, la police judiciaire de Versailles stoppe ainsi un convoi sur une aire d’autoroute, prĂšs de Poitiers. Trois voitures rentraient, pied au plancher, de Torremolinos pour livrer, en direct, les citĂ©s des Hauts-de-Seine et de Seine-Saint-Denis. Une BMW et un Renault ScĂ©nic ouvraient la voie Ă  une Range Rover, chargĂ©e de 750 kilos d’ «aya», un cannabis de bonne qualitĂ©. La force prime sur la discrĂ©tion: les passeurs n’ont mĂȘme pas pris la peine de jeter une couverture sur la marchandise.

Les «hĂ©ritiers» ont retenu la leçon: il devient dangereux de construire des chĂąteaux en Espagne. D’ailleurs, ils ne font que traverser l’Andalousie. A plus de 200 kilomĂštres Ă  l’heure…

ECRIT PAR Eric Pelletier, publié le

000000000000000000000000000

Laisser un commentaire