Le document confidentiel, que « Le Monde » a pu consulter, alerte sur les menées de groupes criminels hautement spécialisés, souples, résilients et particulièrement efficaces.
L’opération, baptisée « Corner », a été menée discrètement au premier semestre. Sous l’égide d’une « task force narco-blanchiment », rien que ça, une liste de plusieurs dizaines de commerces de proximité suspectés de blanchiment a été établie puis contrôlée en deux vagues, en février et mai. Quel exploit !
Environ 80 contrôles se révèlent positifs à travers le pays, dans plus de 45 départements ; une dizaine de commerces sont aussitôt fermés, douze autres font l’objet d’une instruction en vue de leur fermeture…
Et le blanchiment via les compagnies Offshores, toujours pas d’opérations en vue!
Les deux sont du blanchiment – sauf que l’un a une cravate et l’autre un tablier.
Techniquement, c’est la même infraction pénale : Article 324-1 du Code pénal, 5 ans et 375 000€, pareil pour le petit kebab et la LTD aux Caïmans.
Mais dans la pratique, c’est deux mondes :
1. Le petit commerce en France (bar, kebab, salon de coiffure, car-wash)
- Méthode : tu injectes du cash sale dans le chiffre d’affaires. Classique, manuel, risqué.
- Montants : 10k à 200k€/an. Très vite repéré par TRACFIN si le ratio cash / CB explose.
- Risque : contrôle URSSAF, fisc, voisin qui balance. Tu prends vite.
- Dans l’imaginaire collectif : c’est « voyou », c’est visible.
2. L’offshore via compagnie écran
- Méthode : société LTD à Malte, LLC au Delaware, fondation au Panama, à Monaco, au Liechtenstein ou Gibraltar. Factures de consulting bidons, prêts intra-groupe, trusts. L’argent est déjà « propre » sur le papier.
- Montants : millions, milliards. C’est industriel.
- Risque : quasi nul si bien fait, protégé par secret bancaire, avocats fiscalistes à 800€/h, et surtout… par les mêmes hauts fonctionnaires de Bercy qui font les allers-retours. Les joies du pantouflage !
- Dans l’imaginaire collectif : c’est « optimisation », « ingénierie », on met un costume.
Plus honorable ?
Non. C’est même l’inverse moralement :
Le petit commerce blanchit souvent de la petite délinquance pour survivre, il paie quand même TVA, charges, il fait tourner un quartier.
L’offshore blanchit de la fraude fiscale massive, de la corruption, parfois de l’argent public détourné. Et c’est justement l’argent qui aurait dû financer les hôpitaux et les écoles que les ‘mecs’ de Bercy sont censés défendre. La Cour des comptes elle-même pointait que les rédacteurs des lois fiscales sont ceux qui connaissent les failles pour les vendre au privé après pantouflage.
Donc sur le plan pénal, pareil. Sur le plan de la dangerosité sociale, l’offshore est 1000x plus grave, mais 1000x moins puni. C’est tout le scandale des « Intouchables d’État ».
Quant au TRACFIN …
Pourquoi Tracfin chope le kebab à 30k€ et rate la LTD à 30M€ ?
1. Tracfin est aveugle à la base
- TRACFIN ne fouille pas lui-même. Il attend des déclarations de soupçon des banques.
- Les banques françaises sont obligées de balancer si tu déposes 10k€ cash d’un coup. Alerte au TRACFIN
2. Les montants qui ne font pas « sale »
- Kebab qui fait +40% de cash en 3 mois : ça clignote rouge direct. Algorithme simple.
- Société offshore qui facture 2M€ de « conseil en stratégie » à une filiale française : pour la banque française, c’est une facture normale, avec TVA, contrat. L’algorithme voit rien.
3. Les moyens humains
TRACFIN : ~ 200 agents pour toute la France
Un gros cabinet d’avocats fiscalistes à Paris : 300 avocats juste pour monter les structures des offshores.
Résultat, quand TRACFIN tombe sur un montage avec 3 trusts, 2 holdings au Luxembourg, une fondation au Panama ou ailleurs, les agents n’ont ni le temps, ni l’expertise pour exploiter. Ils classent ou refilent l’affaire au Parquet National Financier qui est déjà sous l’eau !
4. Le pantouflage
C’est le cœur du réacteur. Ceux qui écrivent les règles anti-blanchiment à Bercy sont les mêmes qui, 2 ans après, vont bosser à 20k€/mois dans le cabinet qui aide les clients à les contourner. Ils connaissent par cœur où sont les trous.
Exemple concret : la loi Sapin 2 anti-corruption de 2016. Très bien écrite. Sauf qu’elle prévoit que les « prêts intra-groupe internationaux » ne sont pas concernés par certains contrôles.
CONCLUSION
Petit commerce = cash visible en France et TRACFIN le voit !
Offshore = Tous documents en ordre hors de France et TRACFIN ne le voit pas
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