par Ăric de Verdelhan
« Jâavais un camarade. De meilleur il nâen est pas/⊠Nous allions comme deux frĂšres, marchant dâun mĂȘme pas.} Bis » (Chant de marche de la LĂ©gion ĂtrangĂšre)
En ce jour de la commĂ©moration de la bataille de Camerone (30 avril 1863), je ne vais pas Ă©crire un de mes articles vachards habituels. Je ne vais pas fustiger la bande dâincapables qui entoure Macron, lâinsĂ©curitĂ©, le diktat des minoritĂ©s, lâimmigration-invasion, les matamores qui appellent Ă la guerre contre Poutine ou contre les mollahs iraniens (au risque de dĂ©clencher un conflit mondial), le terrorisme Ă©cologique, les LGBT++ qui voudraient nous imposer leurs mĆurs, la mort programmĂ©e de nos industries, lâeffondrement de notre pauvre pays qui fut jadis une grande nation, etc.
Oublions quelques instants la mĂ©diocritĂ© de notre Ă©poque dĂ©cadente. Aujourdâhui, date anniversaire de Camerone, je veux parler dâun officier de LĂ©gion ĂtrangĂšre, un ami, dĂ©cĂ©dĂ© il y a plus dâune semaine mais dont je nâai appris la disparition que trĂšs rĂ©cemment par mes amis LĂ©gionnaires. Ce camarade est mort Ă un Ăąge respectable et mĂȘme canonique, 94 ou 95 ans, aprĂšs une vie bien remplie durant laquelle il aura su prendre tous les risques. Il sâappelait Jean-Henri Hoguet et son nom nâest connu que dans le milieu des Douanes. Câest lui qui est, entre autres, Ă lâorigine du corps des OPJ (1) chez les gabelous. Câest encore lui qui a créé le MusĂ©e de la Douane de Bordeaux. Il est aussi lâauteur dâun livre sur son engagement au service de la nation (2), car Jean-Henri Hoguet â que nous appelions simplement Jean â Ă©tait dâabord et avant tout un grand commis de lâĂtat, un haut fonctionnaire exemplaire qui ne confondait pas « servir » et « se servir ». Il Ă©tait officier de la LĂ©gion dâhonneur, de lâOrdre National du MĂ©rite, dĂ©corĂ© de la Croix de la Valeur Militaire en AlgĂ©rie, des Palmes AcadĂ©miques, et de quelques autres dĂ©corations.
Jean-Henri Hoguet est nĂ© en Indochine oĂč son pĂšre Ă©tait, je crois, administrateur colonial. AprĂšs des Ă©tudes de droit, il entre sur concours dans lâinspection des Douanes. Jeune mariĂ© au dĂ©but de la guerre dâAlgĂ©rie, il est appelĂ© sous les drapeaux et, compte tenu de son niveau, on lâenvoie faire un peloton dâEOR Ă Saint-Maixent-lâĂcole. Ă sa sortie, sous-lieutenant, il est affectĂ© dans la « biffe » en Allemagne, mais lui, il veut dĂ©fendre son pays. Il fait des pieds et des mains pour partir en AlgĂ©rie. Ce sera dans la LĂ©gion ĂtrangĂšre oĂč, comme chef de section, ce petit homme qui avait un physique (et des colĂšres) Ă la Louis de FunĂšs, saura en imposer aux vieux LĂ©gionnaires avec lâautoritĂ© naturelle et le charisme des vrais chefs. AprĂšs son temps de service, la LĂ©gion voudra le garder mais il aspire Ă retrouver sa jeune Ă©pouse et son poste dâinspecteur dans les Douanes. Dans le corps des Douanes, il gravira tous les Ă©chelons jusquâau poste de directeur rĂ©gional « sans me prostituer et sans ĂȘtre franc-maçon » aimait-il dire. En fin de carriĂšre, son grade dans la hiĂ©rarchie des Douanes Ă©tait lâĂ©quivalent de gĂ©nĂ©ral de division ou de corps dâarmĂ©e. Avec nous, il Ă©tait lieutenant de la LĂ©gion ĂtrangĂšre.
Jâai connu Jean Hoguet il y a⊠bien longtemps. Ă lâĂ©poque oĂč mon camarade, mon « presque frĂšre », le lieutenant-colonel Bernard Jean, Ă©tait prĂ©sident de la section dĂ©partementale de lâ« Union Nationale des Parachutistes », il avait rĂ©uni, en marge de la section, un petit groupe dâamis quâil avait baptisĂ© « les vieilles suspentes ». Cette fine Ă©quipe se rĂ©unissait au moins une fois par mois, chez lâun ou lâautre, parfois aussi au restaurant, autour dâagapes bien arrosĂ©es. Notre doyen Ă©tait Jean Hoguet. Venait ensuite, en ordre dâĂąge dĂ©croissant, Guy, ingĂ©nieur agronome, directeur de coopĂ©rative, qui avait servi en AlgĂ©rie comme sergent appelĂ© dans lâArmĂ©e de lâAir. Puis Jean-Pierre, parachutiste au 3e RPC de Bigeard en AlgĂ©rie ; dĂ©corĂ© de la MĂ©daille Militaire comme grenadier-voltigeur de 1re classe. Autodidacte, il avait exercĂ© de nombreux mĂ©tiers avant de monter sa propre boite, une auto-Ă©cole, et de sâinitier au pilotage au sein dâun aĂ©roclub. Puis Bernard, lâĂ©lĂ©ment fĂ©dĂ©rateur de notre groupe, lieutenant-colonel para, moniteur de « chuteurs-ops » (3). Avec plus dâune dizaine dâOpex et deux blessures Ă son actif, il Ă©tait lâun des officiers supĂ©rieurs les plus dĂ©corĂ©s de sa gĂ©nĂ©ration. Puis Alain, patron dâune entreprise du bĂątiment, qui avait fait son service militaire comme caporal-chef ou sergent chez les paras, et qui Ă©tait trĂ©sorier de notre section quand Bernard en Ă©tait le prĂ©sident.
Alain, câĂ©tait un seigneur : mariĂ© trois fois, il avait construit trois maisons sur le mĂȘme terrain ; une pour chacune de ses femmes, comme les trois petits cochons de Disney. Le sixiĂšme et dernier membre de cette fine Ă©quipe de joyeux drilles, le plus jeune (ou le moins vieux ?), câĂ©tait moi. Nous avions eu des parcours trĂšs diffĂ©rents ; nous Ă©tions de milieux sociaux et de grades diffĂ©rents, mais nous partagions les mĂȘmes valeurs, avec cependant quelques nuances : Jean et Jean-Pierre Ă©taient gaullistes purs et durs, les quatre autres nâavaient pas, tant sâen faut, le culte du Grand Charles. Lors de nos rencontres, Bernard et moi nous chantions « MarĂ©chal nous voilĂ ! » quand Jean arrivait, et Ă chaque fois il Ă©clatait de rire et nous disait : « Taisez-vous donc, bande de cons ! ».
Ă lâheure oĂč jâĂ©cris ces lignes, mes camarades ont tous « rejoint lâArchange » (4) comme on dit chez les paras. La camarde nâaura respectĂ© ni la chronologie ni lâordre hiĂ©rarchique puisque Jean Ă©tait « le plus ancien dans le grade le plus Ă©levĂ© ». Le crabe et le coronavirus en ont tuĂ© quatre ; Jean Hoguet, lui, est mort de vieillesse. Je reste seul et je pense Ă eux ; mes amis ne meurent jamais. Ma mĂ©moire est sĂ©lective et je pense aussi, souvent, aux bons moments vĂ©cus ensemble. Quand jâai appris le dĂ©cĂšs de Jean Hoguet, jâai levĂ© mon verre aux hommes libres ; Ă ceux qui, tout au long dâune vie, nâont pas levĂ© le doigt mouillĂ© de la prudence pour savoir dâoĂč vient le vent ; Ă ceux qui ont traversĂ© les fleuves de la vie sans jamais se prĂ©occuper du sens du courant ; Ă ceux qui traitent les « Ă©lites », les gens de pouvoir, les gens titrĂ©s, dĂ©corĂ©s, cravatĂ©s, de la mĂȘme maniĂšre quâon traite le vulgum pecus ; Ă ceux qui ont choisi de porter le bĂ©ret vert de la LĂ©gion ou le bĂ©ret rouge des parachutistes, par idĂ©al ou par goĂ»t de lâaventure ; Ă ceux qui savent chanter « EugĂ©nie », « Fanchon », « Ătre et durer », « les Lansquenets », ou « Jâavais un camarade » Ă la fin dâagapes ou de beuveries en hommage Ă leurs camarades disparus.
Depuis deux ans, Jean Hoguet avait quittĂ© la rĂ©gion. Il vivait dans un EHPAD prĂšs de Toulouse. Sa fille mâavait demandĂ© de ne plus lui envoyer de mails car il perdait la tĂȘte et voyait mal. On ne pouvait plus lui tĂ©lĂ©phoner, il nâentendait plus rien. Je ne sais pas si sa fin a Ă©tĂ© pĂ©nible mais je sais, il me lâavait dit, quâil nâavait plus envie de vivre. Il Ă©tait lâarchĂ©type â presque caricatural â de lâhomme dâaction or, dans notre monde aseptisĂ©, il y a deux sortes de gens : ceux qui vont faire les choses et ceux qui les font. Jean, câĂ©tait aussi une grande culture, un attachement viscĂ©ral Ă son pays et un humour parfois fĂ©roce. Une capacitĂ© Ă rire qui cachait peut-ĂȘtre, sans doute, la tristesse de voir disparaĂźtre un monde quâil avait aimĂ©, le dĂ©sarroi de vivre la fin dâune civilisation. En Ă©voquant sa mĂ©moire, je pense Ă cette citation de Chris Marker â quâon attribue souvent Ă Victor Hugo, Oscar Wilde, Boris Vian, Paul ValĂ©ry, voire Winston Churchill : « Lâhumour est la politesse du dĂ©sespoir ».
Ăric de Verdelhan
1) OPJ : Officier de Police Judiciaire
2) « Au service de lâĂtat Ă travers la Douane â 1954-1996 », de Jean-Henri Hoguet ; LâHarmattan ; 2004.
3) « Chuteurs Ops », chuteurs opérationnels en jargon militaire
4) Il sâagit de lâArchange Saint-Michel, le saint patron des parachutistes.
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