
Pour Marc Fievet, l’OHIM aurait pu demander Ă l’ex DG de la Douane française Jean-Dominique Comolli de venir partager son expĂ©rience de tabatier…
Le rapport de lâOffice europĂ©en de lutte contre les atteintes aux droits de propriĂ©tĂ© intellectuelle vient dâĂȘtre publiĂ© par lâOffice EuropĂ©en de lâHarmonisation du MarchĂ© IntĂ©rieur (OHIM). Que de noms compliquĂ©s pour des concepts simples !
LâOHIM est un organisme qui gĂšre les marques europĂ©ennes. Il y a quelques annĂ©es, il a créé un bureau dâĂ©tude pour suivre lâĂ©volution dâune pratique illĂ©gale qui nuit Ă lâĂ©conomie europĂ©enne : la contrefaçon.
La contrefaçon est la copie des produits protĂ©gĂ©s par des droits intellectuels parce quâils sont le rĂ©sultat dâune recherche, dâinnovations techniques, biologiques, esthĂ©tiques.
En France, ces droits sont dâune importance capitale dans lâindustrie mĂ©canique, le luxe et la mode, la pharmaceutique et tant dâautres domaines⊠on estime que la contrefaçon y occasionne 60 000 pertes dâemplois, couterait 6,8 milliards dâeuros . Il occasionne des risques graves pour la santĂ©, freine lâinnovation. Sans compter lâimpact environnemental : surproduction de produits de mauvaise qualitĂ©, sur- consommation de produits Ă prix cassĂ©s, destruction de ces produitsâŠ
Ce bureau a notamment pour rĂŽle de dresser la liste des produits les plus contrefaits, les pays producteurs et les nouvelles cibles des contrefacteurs. Sans surprise, la Chine produit lâĂ©crasante majoritĂ© des contrefaçons et se diversifie comme aucun autre pays : tee-shirts de mauvaise qualitĂ©, jouets pour enfants dĂ©corĂ©s avec des peintures cancĂ©rigĂšnes, piĂšces dĂ©tachĂ©es dâautomobiles ou produits pharmaceutiques. La contrefaçon est une gangrĂšne qui se propage Ă toute lâĂ©conomie rĂ©elle et devient sans cesse plus dangereuse. Et les saisies douaniĂšres sont lĂ pour en tĂ©moigner : en quantitĂ©, en diversitĂ©, la contrefaçon est un phĂ©nomĂšne qui croĂźt sans discontinuer depuis des nombreuses dâannĂ©es.
Dans cet ocĂ©an de faux produits, certains sâen tirent bien, notamment les produits du tabac. Pourtant la Chine est de loin le plus gros consommateur au monde et le plus gros producteur Ă©galement.
Mais en Union EuropĂ©enne, il nâexiste quasiment pas de contrefaçon de tabac. Les trafics sont composĂ©s quasi-exclusivement de cigarettes lĂ©gitimes, provenant des usines des 4 multinationales du tabac.
Comment expliquer ce phĂ©nomĂšne ? Facile : un paquet de cigarette ne coĂ»te pas plus de 15 centimes Ă produire. Ce sont les taxes et les marges des fabricants qui gonflent son prix. A ce prix-lĂ , impossible pour dâautres produits Ă prix cassĂ© dâenvahir un marchĂ© dĂ©jĂ occupĂ©. Mais pourquoi les produits authentiques se retrouvent-ils tant sur les marchĂ©s parallĂšles ? Pour mettre Ă mal les politiques de santĂ© publique qui, avec des prix prohibitifs, tentent dâempĂȘcher les jeunes de commencer Ă fumer, il faut bien trouver un moyen de vendre du tabac. Or sans contrebande, lâargent de poche ne permet pas de sâacheter de paquets Ă 10 euros ! A 3 ou 4 euros câest une autre histoireâŠ
Pourtant, dans les publications annuelles sur les trafics (ou celles des innombrables relais que lâindustrie crĂ©e, finance, instrumentalise), la contrefaçon apparait comme un problĂšme central. Câest pour ça que ces publications sont critiquĂ©es pour leur mĂ©thodologie biaisĂ©e.
Pourquoi ces rapports mĂȘlent-ils contrebande et contrefaçon dans une mĂȘme catĂ©gorie ? Si lâon veut sâattaquer aux trafics de tabac en France, câest Ă la contrebande quâon doit sâattaquer. Mais si lâon veut protĂ©ger les âdroits de propriĂ©tĂ© intellectuelleâ des industriels du tabac, câest Ă la contrefaçon quâon doit sâen prendre. Un flou est entretenu dans tous les rapports financĂ©s par lâindustrie du tabac pour que sa responsabilitĂ© soit diluĂ©e.
La derniĂšre version du rapport KPMG (financĂ© par Philip Morris !) publiĂ©e dĂ©but juin 2019 qui contient comme dâhabitude une section « Contrefaçon et contrebande » fait Ă nouveau de la contrefaçon un problĂšme majeur.
Dans un fourre-tout insensĂ©, ce sont contrebandes et contrefaçons qui sont mises ensemble. InsensĂ© ? Pas vraiment, car ce faisant la responsabilitĂ© de lâindustrie du tabac se trouve diluĂ©e.
On assimile les trafics aux méchants chinois, et on plaint les gentilles sociétés victimes et acculées⊠qui sont en réalité derriÚre ces trafics !
Que ce jeu malsain soit lâapanage de cols blancs peu scrupuleux, câest dĂ©solant mais pas Ă©tonnant.
Cela devient révulsant quand ces pratiques trompeuses se généralisent à la sphÚre publique.
Preuve en est le dernier livre blanc de lâUnifab sur la contrefaçon sur internet. Cette association, reconnue dâutilitĂ© publique, est censĂ©e protĂ©ger les intĂ©rĂȘts de ses adhĂ©rents contre la contrefaçon. Elle a publiĂ© le 5 juin dernier un rapport produit en collaboration avec lâAssociation de Lutte Contre les Commerces Illicites (ALCCI)⊠une association connue pour ĂȘtre financĂ©e par lâindustrie du tabac.
Ce nâest dâailleurs par la premiĂšre fois que lâALCCI participait Ă ce genre dâenfumage : dĂ©jĂ Ă Bruxelles il y a un an, un colloque financĂ© par Philip Morris avait rĂ©uni tout le gotha sous le thĂšme : « contrebande, contrefaçon et financement du terrorisme ». Car il nây a pas de limite Ă lâinstrumentalisation des pires malheurs pour se rapprocher des pouvoirs publics.
Les patrons de la Commission EuropĂ©enne invitĂ©s â dont Pierre Moscovici- aprĂšs avoir acceptĂ©, ont courageusement dĂ©clinĂ© lâinvitation, aprĂšs que le Canard enchaĂźnĂ© a publiĂ© la participation du Commissaire europĂ©en aux taxes et aux douanes !
Une participation Ă un Ă©vĂšnement financĂ© par le plus gros industriel du tabac qui fait tout pour contourner ces taxes nâĂ©tait en fait pas conseillĂ© par son service de communication ?
Mais il nây a malheureusement pas quâĂ Bruxelles que ces fumisteries sont pratiquĂ©es.
En France, oĂč il est avĂ©rĂ© â par certains industriels du tabac eux-mĂȘmes !- que la contrefaçon ne reprĂ©sente pas plus de 0,2% du marchĂ© français, on retrouve les mĂȘmes manigances. Ainsi, pour prĂ©senter le systĂšme de lutte contre les trafics de tabac mis en place Ă partir du 20 mai 2019, la Douane française dĂ©clare sur son site que le systĂšme de traçabilitĂ© « permettra de mieux lutter contre la contrebande et la contrefaçon des produits du tabac ». Pourtant sâil y a bien une entitĂ© qui doit connaĂźtre le sujet, câest la douane. Le bureau âfiscalitĂ© douaniĂšreâ partage les point de vues des fabricants de tabac, mĂȘme si la France a tout sauf les mĂȘmes intĂ©rĂȘts. Dâailleurs, quand il sâagit de communiquer sur les montants de la fraude, le bureau âaffaires juridiques et lutte contre la fraudeâ de la Douane ne parle plus de contrefaçon, mais seulement de contrebande
La lutte contre les trafics de tabac aurait-elle plusieurs visages selon les bureaux de la douane concernés ?
Seul Rodolphe Gintz, Directeur GĂ©nĂ©ral des Douanes, et responsable tant des fraudes que des droits indirects pourrait expliquer pourquoi certains dans son organisation reproduisent ces concepts de communication pensĂ©s par lâindustrie du tabac alors que dâautres parlent plus simplement de contrebande.
Lâapproche des douanes est donc difficilement comprĂ©hensible.
Ce que lâon comprend sans mal en revanche, câest que le lobby du tabac est omniprĂ©sent et influent jusquâaux plus hautes officines.
Jusquâau Parlement EuropĂ©en, oĂč les plus curieux pourront demander Ă Sonia Krimi, dĂ©putĂ©e de la RĂ©publique en Marche, pourquoi elle invite le 20 juin le responsable de Philip Morris International pour un colloque Ă lâAssemblĂ©e Nationale sur la lutte contre les trafics. Alors que lâOMS recommande expressĂ©ment de ne pas laisser participer lâindustrie du tabac lorsque ce nâest pas strictement nĂ©cessaire.
Sans doute attend-elle de sa part un Ă©clairage opportun sur les liens entre contrebande, contrefaçon, manipulation et entrismeâŠ
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