Quand la drogue emprunte la voie des airs
Un rapport officiel met en garde contre les «fly fast», ces livraisons de stupéfiants par petits avions.
Par Jean-Marc Leclerc
Le 7 mars 2013
«Le pilote ne dĂ©pose pas de plan de vol, le transpondeur (servant Ă tracer l’avion) est Ă©teint, il n’y a pas de contact radio, le vol est rĂ©alisĂ© Ă l’aube ou de nuit, feux Ă©teints et Ă basse altiÂtude.» La procĂ©dure Ă suivre pour Ă©chapper au contrĂŽle aĂ©rien est dĂ©taillĂ©e dans une note toute fraĂźche de l’Institut national des hautes Ă©tudes de la sĂ©curitĂ© et de la justice (INHESJ), rattachĂ© Ă Matignon.
Financée par la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt), cette étude porte sur le «trafic de stupéfiants à partir des aérodromes secondaires non surveillés et les plates-formes de circonstance».
En clair: les «fly fast», ces livraisons illicites rĂ©alisĂ©es au moyen de petits Âavions, d’hĂ©licoptĂšres ou d’ULM.
En France, «le risque est Ă prendre trĂšs au sĂ©rieux», assurent les deux chercheurs, Nacer Lalam et David Weinberger, qui ont enquĂȘtĂ© sur le sujet des mois durant, en liaison Ă©troite avec la Direction gĂ©nĂ©rale de l’aviaÂtion civile (DGAC), la police aux frontiĂšres (PAF) et la gendarmerie des transports aĂ©riens (GTA), responsable de la sĂ»retĂ© des zones rĂ©servĂ©es des plates-formes aĂ©roportuaires et des aĂ©rodromes civils.
La police ne voit pas tout
Selon eux, «ce n’est qu’Ă l’occasion de l’affaire dite de BĂ©ziers, en 2008, un hĂ©licoptĂšre interceptĂ© en zone rurale chargĂ© de prĂšs de 560 kg de rĂ©sine de cannabis impliquant des acteurs du milieu, qu’il y eut un retentissement national et que l’on commença Ă prendre conscience des capacitĂ©s de ce mode de transport». Les criminologues ont dĂ©jĂ pu recenser une dizaine d’affaires. Or la police ne voit pas tout, tant s’en faut.
En 2012, deux interceptions d’aĂ©ronefs ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es. La premiĂšre en mai, sur l’aĂ©rodrome de Marck (Pas-de-Calais), avec la saisie de 63 kg d’amphĂ©tamines et 6 kg de cocaĂŻne, dans un ULM en partance pour le Royaume-Uni.

La seconde opĂ©ration, en octobre, coordonnĂ©e par les douanes françaises et britanniques, a eu lieu sur l’aĂ©rodrome d’Abbeville (Somme). Elle a permis de mettre la main sur 12 kg de cocaĂŻne et 1,1 kg d’hĂ©roĂŻne, dans un avion de tourisme Ă destination de l’Angleterre. Le pilote a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©.
Des ballots jetés en pleine mer
Dans leur rapport, Lalam et Weinberger pointent Ă©galement du doigt la zone caraĂŻbe. Dans les Antilles françaises, «le transport de drogue par le vecteur aĂ©rien est amenĂ© Ă croĂźtre», prĂ©viennent-ils. Car la couverture radar y serait «quasi inexistante», selon eux. La mĂ©thode privilĂ©giĂ©e par les trafiquants opĂ©rant dans ces zones serait le largage de ballots de stupĂ©fiants directement dans l’ocĂ©an, des vedettes rapides ou des voiliers se chargeant ensuite de les rĂ©cupĂ©rer.
L’affaire du King Alexander a dĂ©frayĂ© la chronique. Sous l’autoritĂ© de la juridiction interrĂ©gionale spĂ©cialisĂ©e (Jirs) de Rennes, en 2007, un voilier avait Ă©tĂ© arraisonnĂ© au large de Cherbourg, en provenance des Antilles avec 600 kilos de cocaĂŻne rĂ©cupĂ©rĂ©s par le navigateur Ă l’issue d’un largage aĂ©rien au-dessus de flots. Il n’y a pas que la drogue qui transite par petits avions. Europol, l’agence europĂ©enne de police, dĂ©nonce des «trafics d’armes, de migrants clandestins, de numĂ©raires et de pierres prĂ©cieuses», rĂ©vĂšlent les chercheurs de l’INHESJ.
Petits avions
«Les petits avions et les jets d’affaires sont probablement l’une des clĂ©s de l’Ă©vasion fiscale», assure un haut gradĂ© de la gendarmerie qui explique combien il est difficile d’imposer un contrĂŽle strict dans ce milieu de l’aĂ©ronauÂtique civile «qui n’aime guĂšre les carcans».
Avec 1800 aĂ©rodromes secondaires et plates-formes pour ULM, la France dĂ©nombre annuellement 3 millions de mouvements aĂ©riens. «La seule plate-forme du Bourget, la premiĂšre d’Europe, devant Londres, compte en moyenne 50.000 mouvements par an», prĂ©cisent les chercheurs de l’INHESJ.
Dans son rapport rĂ©alisĂ© en 2008 sur la sĂ»retĂ© des aĂ©rodromes secondaires, le prĂ©fet Dussourd notait «la difficultĂ© de dĂ©tecter et de suivre une large partie des vols de l’aviation gĂ©nĂ©rale».
«L’aĂ©rien, c’est la liberté»
Le rapport de l’INHESJ propose quelques rĂ©formes simples pour lutter plus efficacement contre les trafics. Que la gendarmerie des transports aĂ©riens ait, par exemple, un accĂšs «en temps rĂ©el» aux plans de vols, que les services spĂ©cialisĂ©s soient Ă©quipĂ©s de balises et d’autres moyens de dĂ©tection Ă©lectronique des appareils, que les rĂšgles de vol des ULM soient calquĂ©es sur celles des avions de tourisme et surtout que soit instaurĂ©e une «obligation du transpondeur pour tous les aĂ©ronefs».
Cet Ă©quipement embarquĂ© permet aux stations de contrĂŽle au sol de dĂ©terminer la position de l’avion, sa vitesse, son altitude et son cap. Pour l’heure, ce dispositif est facultatif, sauf dans les Âzones contrĂŽlĂ©es oĂč le trafic aĂ©rien est plus intense. «MĂȘme installĂ©, le transpondeur peut ĂȘtre dĂ©connectĂ© comme on Ă©teint un poste de radio», dĂ©plore un gradĂ© de la gendarmerie. Le militaire ajoute: «Pour Ă©chapper au contrĂŽle aĂ©rien amĂ©ricain, les kamikazes du 11 Septembre avaient coupĂ© les transpondeurs de leurs avions.»
Comme les terroristes, les trafiquants en tout genre connaissent depuis longtemps les failles du systĂšme. Un pilote Ă©mĂ©rite le confie sans fard: «Quand on fait du rase-mottes, on coupe son transpondeur. Idem quand certains cadres dirigeants partent se dĂ©tendre en jet privĂ© en galante compagnie. L’aĂ©rien, c’est la libertĂ©!»
Pas vu, pas pris.
Explosion des vols suspects de l’Andalousie aux Pays-Bas
Ă en croire les chercheurs de l’Institut national des hautes Ă©tudes de la sĂ©curitĂ© et de la justice (INHESJ), les «fly fast» (livraisons rapides de stupĂ©fiants par petits avions ou hĂ©licoptĂšres) sont en plein essor au plan mondial.
En Europe, l’Espagne demeure «le pays le plus exposé», assurent-ils. «La pĂ©ninsule IbĂ©rique est la principale porte d’entrĂ©e de la drogue par l’aviation lĂ©gĂšre en provenance d’Afrique.» Depuis 2005, le trafic aĂ©rien entre l’Andalousie et le Maroc est en pleine expansion. Les radars espagnols et marocains ont dĂ©tectĂ© 49 vols suspects en 2010, deux fois plus qu’en 2009.
«Ces rotations seraient le fait de trois Ă quatre organisations criminelles transnationales installĂ©es dans le sud de l’Espagne organisant chacune deux Ă trois vols par semaine», prĂ©cisent les criminologues. En 2011 et 2012, les autoritĂ©s espagnoles ont pu identifier «132 pistes clandestines». Pour Ă©viter la couverture radar et les aĂ©rodromes espagnols de plus en plus surveillĂ©s, les trafiquants «privilĂ©gient dĂ©sormais les ULM et les hĂ©licoptĂšres». «Plus inquiĂ©tant, les cargaisons de cocaĂŻne accompagnent dĂ©sormais celles de la rĂ©sine de cannabis, confirmant ainsi le renforcement des cartels latino-amĂ©ricains au Maroc», prĂ©cise le rapport sur les «fly fast».
Les Pays-Bas, pour leur part, ont intensifié leurs contrÎles en pointant les décalages entre les plans de vols déposés et la trajectoire radar.
Livraisons par drones
Les aĂ©rodromes secondaires hollandais sont surveillĂ©s «à l’aide de lecteurs automatiques de plaques d’immatriculations, de camĂ©ras de surveillance et de sonorisation des locaux et des hangars ainsi que de senseurs sonores pour identifier les Ă©ventuels vols nocturnes». Mais les trafiquants utilisent dĂ©sormais les plages pour atterrir et dĂ©collerâŠ
Le Royaume-Uni a identifié 43 traversées aériennes transatlantiques suspectes en 2010.
Les Britanniques ont interceptĂ© 16 aĂ©ronefs depuis 2006. «Certaines affaires mettent en cause directement des exploitants d’aĂ©rodromes et des pilotes», rĂ©vĂšlent les chercheurs de l’INHESJ.
Aux Ătats-Unis, les trafiquants vont jusqu’Ă recourir aux drones, les avions sans pilotes, pour certaines livraisons. Les autoritĂ©s amĂ©ricaines identifient «3 Ă 4 avions suspects» par jour. Enfin, l’INHESJ dĂ©plore une «absence totale de contrĂŽle en Afrique de l’Ouest, hormis le projet français âles ailes maliennesâ». L’intervention militaire antiterroriste, gĂ©rĂ©e depuis Paris, semble cependant provisoirement avoir coupĂ© la route de la drogue dans cette rĂ©gion.
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