
Qui s’en souvient ?
Le sentiment du devoir accompli, Boris G. part en congĂ©s. Son algorithme a repĂ©rĂ© une possible fraude Ă la TVA concernant deux jets privĂ©s Falcon 7X, pour lesquels lâimportateur aurait omis de payer plusieurs millions dâeuros lors de leur livraison sur le territoire français. VoilĂ une excellente nouvelle pour son employeur, les douanes françaises, qui ont pariĂ© sur lâintelligence artificielle pour cibler les fraudes Ă lâimportation, en mettant sur pied, quelques mois plus tĂŽt, un « service dâanalyse de risque et de ciblage » (SARC). Sa mission : croiser des bases de donnĂ©es pour y dĂ©tecter, grĂące Ă des algorithmes sophistiquĂ©s, des anomalies statistiques menant Ă de possibles irrĂ©gularitĂ©s.
Un dĂ©tail Ă©tonne toutefois dans la signature du courriel que Boris G. envoie, le 27 juillet 2017, pour faire part de ses rĂ©sultats : ce spĂ©cialiste de lâintelligence artificielle, qui travaille sur des donnĂ©es ultrasensibles couvertes par le secret fiscal, nâest pas un fonctionnaire des douanes, mais un consultant privĂ© de Capgemini.
Malgré les risques, le SARC a en effet externalisé une partie de son projet de détection automatique des fraudes au géant français du conseil informatique, en 2017 et 2018.
DâaprĂšs les Ă©lĂ©ments recueillis par Le Monde, le projet consistait Ă mettre en place un « puits de donnĂ©es » rassemblant plusieurs fichiers provenant des douanes et de lâadministration fiscale, sur lequel les consultants privĂ©s pourraient ensuite se brancher pour mener leurs analyses. Sur ce serveur informatique figuraient des donnĂ©es sur lâensemble des marchandises franchissant les frontiĂšres françaises, y compris des biens sensibles comme le matĂ©riel de guerre. Mais Ă©galement des informations trĂšs prĂ©cises sur les opĂ©rations de contrĂŽle menĂ©es par les douanes.
« Des prĂ©rogatives rĂ©galiennes de lâEtat »
Certaines de ces donnĂ©es ont-elles pu ĂȘtre extraites des serveurs des douanes par des consultants de Capgemini peu scrupuleux ? Un document suggĂšre en tout cas quâaucun garde-fou nâĂ©tait prĂ©vu, puisquâune consultante a pu faire une copie sur son ordinateur dâune partie du fichier Banaco, qui contient des informations aussi prĂ©cises que le nom de lâentreprise contrĂŽlĂ©e par les douanes et le rĂ©sultat du contrĂŽle. Or, lâarrĂȘtĂ© de dĂ©claration de ce fichier est clair : il ne doit ĂȘtre accessible quâaux douaniers.
Le Monde a Ă©galement appris que le directeur du SARC, Perry Menz, avait informĂ© plusieurs consultants de Capgemini que lâimportateur des jets Falcon 7X identifiĂ©s par leur algorithme Ă©tait dĂ©jĂ dans le viseur de la direction nationale du renseignement et des enquĂȘtes douaniĂšres (DNRED). Une information ultraconfidentielle, puisque lâentreprise visĂ©e, Dassault Aviation, nâĂ©tait Ă lâĂ©poque pas au courant elle-mĂȘme. Cette imprudence Ă©tonne dâautant plus que Dassault Aviation Ă©tait par ailleurs Ă lâĂ©poque client de Sogeti, une filiale de Capgemini.
« Câest un problĂšme de confier Ă un prestataire privĂ© des donnĂ©es sensibles, qui relĂšvent des prĂ©rogatives rĂ©galiennes de lâEtat », rĂ©agit Fabien Milin, reprĂ©sentant du syndicat Solidaires Douanes. « Pour un projet aussi sensible, on ne ferait jamais appel Ă un cabinet extĂ©rieur », assure une source Ă la direction gĂ©nĂ©rale des finances publiques, une autre administration qui utilise des techniques informatiques similaires pour le contrĂŽle fiscal, sans faire appel Ă des prestataires privĂ©s.
Une plainte déposée au PNF
Au sein des douanes, la mission de Capgemini a fait grincer des dents. Dâautant quâune Ă©quipe dâagents publics travaillait en parallĂšle sur le mĂȘme projet et que les rĂ©sultats de Capgemini Ă©taient « dĂ©cevants », comme lâa reconnu elle-mĂȘme la direction du SARC, lors dâune rencontre avec les syndicats. Lors de cette rĂ©union, organisĂ©e en mars 2018, des reprĂ©sentants syndicaux ont interrogĂ© en vain leur hiĂ©rarchie sur le coĂ»t de cette prestation, et se sont Ă©mus des « risques dâune telle opĂ©ration, de par la sensibilitĂ© et la confidentialitĂ© des donnĂ©es, ainsi que les Ă©ventuels conflits dâintĂ©rĂȘts ».
Des correspondances internes montrent que la direction des douanes a assumĂ© le choix de lâexternalisation malgrĂ© les critiques
Le patron de la douane en personne, Rodolphe Gintz, a Ă©tĂ© destinataire Ă la mĂȘme pĂ©riode dâune note dâalerte dâun agent des douanes. Mis en difficultĂ© par sa hiĂ©rarchie, puis contraint au dĂ©part, ce fonctionnaire a par la suite dĂ©posĂ© une plainte pour violation du secret fiscal auprĂšs du Parquet national financier (PNF), en novembre 2021, qui nâa pour lâinstant donnĂ© lieu Ă lâouverture dâaucune enquĂȘte.
« Je suis indignĂ© de voir une telle inertie judiciaire face au courage de mon client lanceur dâalerte, qui dĂ©nonce des faits dâintĂ©rĂȘt public incontestables », sâĂ©tonne son avocat, Me Pierre Farge.
La direction des douanes nâa pas donnĂ© suite aux sollicitations du Monde. Des correspondances internes de lâĂ©poque montrent toutefois quâelle a assumĂ© le choix de lâexternalisation malgrĂ© les critiques.
« Bien sĂ»r quâil convient de prĂ©server [la] confidentialitĂ©, Ă©crivait ainsi Gil Lorenzo, le numĂ©ro deux du dĂ©partement de lutte contre la fraude des douanes, en mai 2017. Pour autant nous devrons travailler avec des partenaires privĂ©s, il ne peut en ĂȘtre autrement, car les ressources internes nous manquent. » Quelques semaines plus tard, le patron du SARC, Perry Menz, se rassurait sur le fait quâ« il nây a pas de problĂšme lĂ©gal (âŠ) compte tenu des clauses de confidentialitĂ© que lâadministration a fait signer [ Ă Capgemini] ». Mais comment Capgemini sâest-il lui-mĂȘme assurĂ© du respect de ces rĂšgles par ses salariĂ©s ? ContactĂ©e, lâentreprise nâa pas souhaitĂ© rĂ©pondre.
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