FRANCE đŸ‡«đŸ‡· (Trafic de stupĂ©fiants): le coronavirus fait exploser les circuits courts

L’interview dans ‘Le Parisien’ de Thierry ColombiĂ©, chercheur spĂ©cialiste du crime organisĂ©, qui dĂ©taille les raisons du grand chambardement qui touche le trafic de drogue depuis le dĂ©but du confinement. Il dĂ©crypte la reconfiguration du trafic de stupĂ©fiants Ă  l’heure du confinement et de l’Ă©pidĂ©mie de coronavirus.

Par Nicolas Jacquard – LE PARISIEN – Le 16 avril 2020 Ă  07h33

Comment l’Ă©pidĂ©mie de Covid 19 affecte-t-elle le trafic de drogue ? Les consommateurs sont confinĂ©s, et les approvisionnements sont freinĂ©s par le ralentissement des transports. Certes, comme d’autres stockaient le papier toilette en anticipant ce confinement, certains consommateurs ont fait des stocks. Mais les dealers français, eux, en possĂ©daient peu. La drogue est en France un marchĂ© Ă  flux presque tendu. L’offre s’est effondrĂ©e beaucoup plus que la demande, et cela gĂ©nĂšre donc une inflation trĂšs nette sur les prix, ainsi qu’une baisse de la qualitĂ© des produits, beaucoup plus coupĂ©s.

D’importantes saisies ont pourtant eu lieu rĂ©cemment
Oui, mais il s’agit de marchandises qui avaient Ă©tĂ© expĂ©diĂ©es avant le confinement. Ces saisies correspondent au type de celles que l’on a toujours constatĂ©es. Les forces de l’ordre sont encore « aveugles » sur la mise en place de nouveaux types de transports qui mettraient en Ă©vidence une pratique « dĂ©viĂ©e » du trafic.

Les gros opĂ©rateurs seraient donc Ă  l’arrĂȘt ? Avec le confinement, il n’est plus question pour les opĂ©rateurs locaux ou rĂ©gionaux de faire, par exemple, des go-fasts. Ceux qui vont tirer leur Ă©pingle du jeu, ce sont ceux que j’appelle « les traders » internationaux. Il s’agit des hĂ©ritiers de la French Connection, connectĂ©s aux exportateurs Marocains de cannabis et surtout de cocaĂŻne. Ce sont eux qui possĂšdent les « pipelines » de la drogue, et qui alimentent « les grandes surfaces. » Au-delĂ  de la vente Ă  la tonne, ils ont les moyens d’effectuer les livraisons, et de les garantir Ă  leurs clients. Les envois seront de moindre poids pour limiter les risques de saisie, et cela se paiera cher. Mais ils s’adapteront, comme ils l’ont toujours fait.

Comment ? Les routes de la drogue sont multiples. Je pense qu’on va notamment constater un accroissement des arrivĂ©es directement sur le sol français, dans une plus large mesure que ce qui se faisait dĂ©jĂ . En matiĂšre de stupĂ©fiants, le Covid-19 rebat les cartes. Les trafiquants nĂ©erlandais vont ĂȘtre Ă©galement beaucoup plus sollicitĂ©s. Eux ont du stock, nĂ©cessaire pour approvisionner les coffee-shops. Au niveau international, ils fournissent Ă©galement les marchĂ©s anglais et allemands. Ils vont reporter une partie de ces stocks en direction de la France, en utilisant par exemple le traditionnel transport routier de marchandises, voire des routes secondaires si cela s’avĂšre nĂ©cessaire.

D’ici lĂ , la consommation va donc baisser ? Je ne le crois pas. Dans une moindre mesure, les commandes Ă  domicile, par exemple via le Darknet, explosent. Surtout, on a toujours officiellement martelĂ© que la France importait la quasi-totalitĂ© des produits stupĂ©fiants consommĂ©s, et que la vente de drogue concernait essentiellement les citĂ©s. C’est une lĂ©gende urbaine. La France produit du cannabis. On estime Ă  200 000 le nombre de ceux qui en font pousser. Sans compter la production de drogues de synthĂšse, beaucoup plus importante sur le territoire, et en Europe, qu’on veut bien le dire.

Il ne s’agit pas des mĂȘmes circuits ? Pas du tout. On a cette fois affaire Ă  des circuits courts, « festifs », qui peuvent concerner le milieu Ă©lectro ou celui des Ă©tudiants, et prospĂšrent depuis maintenant une dizaine d’annĂ©es. Ils sont dans l’ombre, le renseignement territorial ayant dĂ©laissĂ© ce secteur pour se concentrer sur les citĂ©s et la radicalisation. Comme pour les fruits et lĂ©gumes, ces circuits courts explosent avec le confinement. En plus du cannabis, ils sont eux aussi multiproduits. Au-delĂ  du local, ils s’approvisionnent par des filiĂšres distinctes des filiĂšres habituelles de citĂ©, mieux rĂ©pertoriĂ©es. Leur maillage du territoire est trĂšs important, et concerne les zones pavillonnaires, rurales et semi-rurales.

Mais comment peuvent-ils compenser l’activitĂ© moindre des gros points de vente ? Cela ne suffira bien sĂ»r pas. En attendant que le business reprenne comme il fonctionnait avant le 17 mars, je crains qu’il y ait notamment un report de la consommation sur des stupĂ©fiants moins prisĂ©s habituellement. Il va notamment falloir ĂȘtre trĂšs vigilant sur l’hĂ©roĂŻne. Le prix de gros n’a jamais Ă©tĂ© aussi bas. On sait aussi que c’est une drogue qui prospĂšre sur la misĂšre psychologique et sociale, laquelle va se dĂ©velopper avec les difficultĂ©s Ă©conomiques liĂ©es Ă  l’Ă©pidĂ©mie, qui touchent dĂ©jĂ  certains Français. L’hĂ©roĂŻne est une drogue prosĂ©lyte, qui oblige l’usager Ă  revendre pour assurer sa consommation. Il y a lĂ  aussi un risque d’Ă©pidĂ©mie


Lorsque l’on sait que le trafic de drogue reprĂ©sente 2,3 milliards d’euros par an sur le territoire, et 0,1 point de PIB, cette crise ne va-t-elle pas aussi affecter les dealers ? Avec un risque non nĂ©gligeable d’explosion sociale et d’Ă©meutes urbaines. Au Maroc, dans une rĂ©gion du Rif traditionnellement insoumise, le cannabis fait vivre 800 000 personnes. Les stocks y sont trĂšs importants. Et la dĂ©cision du Maroc, le 6 avril, d’autoriser exceptionnellement les pĂȘcheurs espagnols d’opĂ©rer dans ses eaux et d’utiliser ses pĂȘcheries doit Ă  mon sens ĂȘtre aussi analysĂ©e en fonction de ces donnĂ©es
 Le trafic de stupĂ©fiants reprĂ©sente d’Ă©normes enjeux gĂ©opolitiques et sociaux. Il est Ă©vident que certaines routes vont ĂȘtre rouvertes pour limiter les tensions. C’est aussi l’un des effets de cette pandĂ©mie : faire prendre conscience des enjeux souterrains rĂ©vĂ©lĂ©s par cette Ă©pidĂ©mie.

0000

Laisser un commentaire