L’Europe est-elle le nouvel Eldorado des cartels mexicains ? Forbidden Stories et ses partenaires, dont la cellule investigation de Radio France, dĂ©voilent comment des chimistes mexicains travaillent dĂ©sormais aux Pays-Bas et en Belgique.

« Câest ici que ça sâest passĂ©. »Â Willem-Jan Joachems se souvient parfaitement de ce 10 mai 2019. Pour ce journaliste dâune tĂ©lĂ©vision locale de la rĂ©gion de Nord Braband, au sud des Pays-Bas, câest un scoop quâon nâoublie pas. « Le bateau Ă©tait lĂ , les enquĂȘteurs Ă©taient en train de relever les indices… et il a commencĂ© Ă couler. » Ce jour-lĂ , il Ă©tait arrivĂ© un peu plus tĂŽt, sur le quai du port de plaisance de Moerdijk, pour assister au dĂ©mantĂšlement dâun laboratoire flottant de mĂ©thamphĂ©tamine par les forces de police. Une dĂ©couverte inĂ©dite Ă bien des Ă©gards : un laboratoire avait Ă©tĂ© montĂ© de toutes piĂšces dans le ventre du navire, long de 85 mĂštres. Les enquĂȘteurs y retrouvent plus de 70 kg de mĂ©thamphĂ©tamine, 150 litres dâhuile de mĂ©thamphĂ©tamine⊠et trois Mexicains, ĂągĂ©s de 25, 28 et 38 ans. « Ils Ă©taient en train de fabriquer la drogue« , raconte le journaliste nĂ©erlandais.
Les enquĂȘteurs identifient leur ADN sur tois masques intĂ©graux et des paires de gants. La police met Ă©galement la main sur des tĂ©lĂ©phones et dĂ©couvre des photos qui lui permettent de retracer lâactivitĂ© des trois hommes au Pays-Bas. Le 12 dĂ©cembre 2018, ils Ă©tablissent une « liste de courses » incluant 30 kg dâaluminium, des thermomĂštres et des gants en latex. Courant mars, les chimistes ont maintenant de la poudre dans des verres doseurs. Un mois plus tard, une vidĂ©o dĂ©voile une large quantitĂ© de mĂ©thamphĂ©tamine sous forme de cristaux. Le laboratoire est dĂ©couvert un mois plus tard. Candelario et les deux frĂšres Ivan Diego et Victor Manuel sont reconnus coupables de « complicitĂ© de possession et de production de mĂ©thamphĂ©tamine en cristaux » le 19 mars 2020. Ils sont condamnĂ©s Ă quatre ans de prison ferme aux Pays-Bas.
Ce nâest pas la premiĂšre fois que la police nĂ©erlandaise dĂ©couvre des ressortissants mexicains dans un laboratoire de mĂ©thamphĂ©tamine. En fĂ©vrier 2019, elle avait dĂ©jĂ arrĂȘtĂ© trois hommes originaires du Mexique, dans un laboratoire produisant notamment de la mĂ©thamphĂ©tamine Ă Wateringen, en banlieue de La Hague. Ce ne sera pas la derniĂšre non plus. Depuis le dĂ©but de lâannĂ©e, 32 laboratoires produisant de la mĂ©thamphĂ©tamine ont Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©s. Du jamais vu. Les arrestations s’enchaĂźnent. Parmi les suspects, un nombre important de Mexicains : 19, entre les Pays-Bas et la Belgique, selon le dĂ©compte rĂ©alisĂ© par Forbidden Stories et ses partenaires. Le dernier dĂ©mantĂšlement impliquant des mexicains date de la semaine derniĂšre. Le 30 novembre 2020, deux dâentre eux ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s dans la petite ville de Westdorpe, Ă la frontiĂšre belge.
Comment expliquer la prĂ©sence de ces ressortissants mexicains, Ă des milliers de kilomĂštres de chez eux ? Pour qui travaillent-ils ? OĂč va cette drogue une fois produite ? Aux cĂŽtĂ©s de 25 mĂ©dias partenaires, Forbidden Stories a enquĂȘtĂ© sur le parcours de ces chimistes mexicains, au service des gangs nĂ©erlandais, dĂ©jĂ roi des drogues de synthĂšse en Europe.

EncroChat, « câest de lâor pour nous »Â
« URGENCE POUR LES UTILISATEURS D’ENCRO : des entitĂ©s gouvernementales ont saisi illĂ©galement notre domaine (…) Il vous est conseillĂ© d’Ă©teindre et de vous dĂ©barrasser physiquement de votre appareil immĂ©diatement. »
Le message, envoyĂ© en juin 2020 dans la prĂ©cipitation et avec quelques fautes dans la version originale, est adressĂ© par le fournisseur de tĂ©lĂ©phones chiffrĂ©s EncroChat Ă ses millions dâutilisateurs. Au siĂšge de la sociĂ©tĂ©, câest la panique. Lâentreprise vient de rĂ©aliser quâelle a Ă©tĂ© victime de l’opĂ©ration de piratage la plus spectaculaire jamais menĂ©e par des polices europĂ©ennes. Une catastrophe pour la sociĂ©tĂ© qui promettait Ă ses clients des communications ultra-sĂ©curisĂ©es.
Les utilisateurs des tĂ©lĂ©phones EncroChat vont rapidement rĂ©aliser lâampleur des dĂ©gĂąts : depuis plusieurs mois en rĂ©alitĂ©, les forces de lâordre françaises et nĂ©erlandaises ont accĂšs Ă toutes leurs communications. Un vrai problĂšme si on est impliquĂ© dans des activitĂ©s criminelles, ce qui est le cas « dâune part trĂšs Ă©levĂ©e dâutilisateurs »Â du service chiffrĂ©, selon les enquĂȘteurs europĂ©ens. Le jour de l’envoi du message Ă ses utilisateurs, EncroChat met fin Ă ses services. Une information judiciaire, notamment pour « fourniture d’un moyen de cryptologie n’assurant pas exclusivement des fonctions d’authentification ou de contrĂŽle d’intĂ©gritĂ© sans dĂ©claration prĂ©alable« , a Ă©tĂ© ouverte Ă la JIRS (juridiction interrĂ©gionale spĂ©cialisĂ©e) de Lille.

« Câest vrai : EncroChat, câest de lâor pour nous« , reconnaĂźt Andy Kraag, chef de la division dâenquĂȘte criminelle de la police nĂ©erlandaise. Et pour cause : en lâespace de quelques mois, des millions de messages sont interceptĂ©s en temps rĂ©el, avant leur chiffrement, par les enquĂȘteurs en Europe.
Aux Pays-Bas, cela va notamment permettre le dĂ©mantĂšlement en sĂ©rie de laboratoires de mĂ©thamphĂ©tamine. Et dans plusieurs cas, rĂ©vĂ©ler la prĂ©sence des ressortissants mexicains qui y travaillent. DâaprĂšs les messages consultĂ©s par la police, ils seraient bien plus nombreux que les 19 dĂ©jĂ recensĂ©s par le consortium, le plus souvent recrutĂ©s comme chimistes.
RecrutĂ©s pour travailler dans la « construction »Â
Jesus P.V., 40 ans, Ă©tait entraĂźneur personnel dans une salle de sport au Mexique. Câest en tout cas ce quâil a dĂ©clarĂ© lors de son audition, dans lâaffaire du laboratoire dĂ©mantelĂ© Ă Wateringen. DâaprĂšs son tĂ©moignage, son destin bascule en janvier 2019 lorsquâun client qu’il entraĂźne lui propose une opportunitĂ© professionnelle aux Pays-Bas â 2000 dollars par mois pour un emploi dans la construction, bien plus que les 700 Ă 800 dollars quâil a dĂ©clarĂ© gagner au Mexique. Mi-janvier, le coach fait ses valises et sâenvole pour lâEurope. Mais la construction semble nâĂȘtre quâun paravent. Le jour de lâarrestation, un peu plus de 400 kg de crystal meth sont retrouvĂ©s, et deux autres ressortissants mexicains sont interpellĂ©s avec lui dans le laboratoire, en banlieue de La Hague. Deux hommes, de 20 ans les aĂźnĂ©s de Jesus P.V., qui auraient reçu le mĂȘme type dâoffre au Mexique. Lors du procĂšs, lâun des condamnĂ©s a expliquĂ© avoir tout dĂ©couvert en arrivant aux Pays-Bas, sous-entendant quâil nâavait aucune connexion ni savoir-faire en matiĂšre de production ou de trafic de drogue.

Dans une autre affaire, dite dâAchter-Drempt, on retrouve le mĂȘme scĂ©nario : le ressortissant mexicain, arrĂȘtĂ© lors de lâintervention policiĂšre, a expliquĂ© durant le procĂšs ne pas avoir compris dans quoi il s’embarquait rĂ©ellement. Il pensait avoir Ă©tĂ© embauchĂ© pour cueillir des fruits en Europe. « Je nây crois pas, tranche Kraag. Supposons que vous sachiez comment fabriquer de la meth en cristal, vous ĂȘtes un chimiste au Mexique. Vous ne serez alors pas envoyĂ© dans un pays pour y cueillir des fruits. »
Dans lâaffaire du « bateau-labo »Â de Moerdijk, la cour a dĂ©clarĂ© que les trois suspects mexicains savaient produire de la mĂ©thamphĂ©tamine de « haute qualitĂ©« . « AprĂšs tout, ce sont eux qui ont fiĂšrement photographiĂ© ces produits finis, comme [le suspect] l’a lui-mĂȘme dĂ©clarĂ©, pour informer et satisfaire leurs clients. » Par ailleurs, durant les interrogatoires, Ivan Diego a reconnu avoir reçu des instructions via WhatsApp pour produire la drogue. Des messages Ă©manant de numĂ©ros mexicains, et enregistrĂ©s sous les pseudos « Angel », « Patrona »Â ou encore « Chalio ».
La loi du silenceÂ
Si les Mexicains arrĂȘtĂ©s en Europe ne sont pas avares de dĂ©tails pour expliquer les conditions de leur recrutement, câest en revanche lâomerta totale quand se pose la question des donneurs dâordre Ă©ventuels. Les avocats des ressortissants mexicains impliquĂ©s dans ces laboratoires europĂ©ens, contactĂ©s par Forbidden Stories, ont refusĂ© de rĂ©pondre. Lors des procĂšs, certains chimistes disent avoir Ă©tĂ© victimes de menaces : « La personne qui est venue le chercher Ă l’aĂ©roport lui a dit qu’il n’y aurait pas de travail dans la construction, que ce serait un travail diffĂ©rent et qu’il devrait se taire (…) Il a ensuite Ă©tĂ© menacĂ© avec des photos de sa famille« , peut-on lire dans le procĂšs-verbal de lâaffaire de Wateringen.
Les rĂ©seaux se dessinent cependant au grĂ© des millions dâĂ©changes sur EncroChat Ă©pluchĂ©s par les enquĂȘteurs. « GrĂące Ă tout ça, non seulement nous trouvons les chimistes sur place, mais aussi tout le rĂ©seau quâil y a derriĂšre », explique Andy Kraag. Ils dĂ©couvrent notamment des acteurs indispensables de ces rĂ©seaux : les intermĂ©diaires. Ă la demande des organisations criminelles nĂ©erlandaises, ce sont eux qui sont chargĂ©s de recruter ces chimistes au Mexique.

Ă lâimage de la mafia italienneÂ
« Je cherche un chimiste, tu connais quelquâun ? » Le message a Ă©tĂ© envoyĂ© par un NĂ©erlandais. Ă lâautre bout du fil, un intermĂ©diaire (on parle dâun broker) mexicain. Qui met alors en branle le recrutement. « Câest aussi simple que cela« , lĂąche Andy Kraag.
Au Mexique, les cartels sont passĂ©s maĂźtres dans lâart du recrutement. Falko Ernst, chercheur spĂ©cialiste du Mexique pour LâInternational Crisis Group, partage une anecdote : « Ils ont scannĂ© les universitĂ©s mexicaines Ă la recherche de dĂ©partements de chimie et ont repĂ©rĂ© des personnes. » Une fois la recrue potentielle contactĂ©e, le broker lui fait une offre. La plus allĂ©chante possible, car ces personnes dĂ©tiennent un savoir clĂ©. « Et si nĂ©cessaire, il y a aussi des menaces et des pressions derriĂšre. »
Aux Pays-Bas, les gangs utilisent le mĂȘme type d’intermĂ©diaires, qui jouent un rĂŽle essentiel. Toutefois, selon la police nĂ©erlandaise, cela ne signifie pas pour autant que les cartels mexicains ont une influence directe en Europe. Ces accords ne sont pas conclus directement entre les cartels mexicains et les organisations europĂ©ennes. Les intermĂ©diaires travaillent Ă leur propre compte : « Un cartel opĂšre comme la mafia italienne. Vous payez pour votre adhĂ©sion, mais vous ĂȘtes indĂ©pendant. Un intermĂ©diaire est aussi son propre patron. Vous pouvez donc ĂȘtre membre d’un cartel, tant que vous leur remettez une partie de ce que vous gagnez en travaillant avec les nĂ©erlandais« , explique Andy Kraag. InterrogĂ© au sujet de ces connexions avec le crime organisĂ©, une source au sein du gouvernement mexicain confirme Ă Forbidden Stories que des rĂ©seaux envoient bien des chimistes en Europe pour produire de la mĂ©thamphĂ©tamine : « Dans le cas des Pays-Bas, nous savons que cela se produit. »
Les intermĂ©diaires font le nĂ©cessaire pour que tout se dĂ©roule sans accroc. Ils prennent notamment en charge le voyage pour lâEurope, en plus des salaires. DâaprĂšs Andy Kraag, ils feraient passer la majoritĂ© de leurs recrues par lâEspagne grĂące Ă des visas touristiques. De lĂ , les chimistes gagnent les Pays-Bas. Avant que la pandĂ©mie de Covid-19 nây mette un frein, certains intermĂ©diaires faisaient mĂȘme le dĂ©placement avant de lancer officiellement les opĂ©rations. « Ils viennent aux Pays-Bas, font leurs affaires, inspectent le lieu. Le rĂ©seau nĂ©erlandais doit fournir les matiĂšres premiĂšres, le matĂ©riel, tout doit ĂȘtre correct. Et Ă la fin, le Mexicain dit : ‘Ok, voilĂ comment je peux produire [la drogue] pour vous.’« , dĂ©crypte le responsable de la police nĂ©erlandaise.
Lâexpertise mexicaineÂ
Au Mexique, au cĆur de la zona caliente, au sud de Culiacan, dans lâEtat du Sinaloa, cette recrudescence de chimistes mexicains en Europe ne surprend pas. Câest lâĂ©vidence, mĂȘme, pour celui qui se fait surnommer « El Chapo Jr. »Â : « Nous envoyons les chimistes en Europe parce que nous, les Mexicains, sommes les meilleurs chimistes !« , explique cette petite main du cartel de Sinaloa Ă Forbidden Stories. Dans sa planque aux murs rose fluo, il emballe mĂ©ticuleusement dâimposants cristaux de mĂ©thamphĂ©tamine. Plusieurs couches de protection â un sac en plastique, de lâaluminium, du scotch et un nouveau sac en plastique â pour que les chiens de la police ne sentent pas la drogue lors de son transport. « Nous avons de l’expĂ©rience. Et les Mexicains peuvent enseigner aux autres chimistes d’Europe, poursuit-il, toujours en conditionnant la drogue. Les ‘chimistes’ qui sont envoyĂ©s ne sont gĂ©nĂ©ralement pas des idiots, ils sont intelligents et Ă©duquĂ©s. »Â Câest par exemple le cas dâun des frĂšres condamnĂ©s dans lâaffaire du « bateau-labo » Ă Moerdijk, qui affiche sur Facebook avoir suivi une formation Ă lâinstitut technologique de Culiacan au Mexique.

Dans son dernier rapport annuel, lâONUDC (Office des Nations unies contre la drogue et le crime) parle dâailleurs de « spĂ©cialistes mexicains », capables de produire une mĂ©thamphĂ©tamine trĂšs pure, « comme celle que fabriquait Walter White dans [la sĂ©rie] Breaking Bad », explique Laurent Laniel, analyste scientifique Ă l’Observatoire europĂ©en des drogues et des toxicomanies (EMCDDA). Leur expertise : « Produire de plus grandes quantitĂ©s dâune meth puissante, grĂące Ă des retraitements successifs, Ă partir de la mĂȘme quantitĂ© dâun prĂ©curseur appelĂ© BMK [benzyl methyl ketone]. »Â Un vĂ©ritable coup de main, que seuls les chimistes mexicains maĂźtrisent Ă 100âŻ%. « C’est comme pour le fromage. Si vous apprenez aux Japonais Ă fabriquer du fromage, ils finiront par y arriver. Mais ce ne sera pas un Leerdammer pour autant« , rĂ©sume le porte-parole dâAndy Kraag, par une analogie trĂšs hollandaise. En Ă©change dâun pourcentage du profit, quâils reversent aux chimistes et plus largement aux brokers mexicains, les narcotrafiquants nĂ©erlandais acquiĂšrent ce savoir-faire unique.
« On parle ici dâorganisations criminelles trĂšs structurĂ©es, trĂšs puissantes, avec Ă leur tĂȘte des narco-millionnaires qui ont fait fortune dans lâecstasy et vivent dans le luxe« , rappelle Laurent Laniel. Selon les chiffres de lâONUDC, la plupart des laboratoires dĂ©mantelĂ©s produisant de lâecstasy sont situĂ©s en Europe, principalement aux Pays-Bas et en Belgique. « Ils ont le matĂ©riel ad hoc et toute une infrastructure dâapprovisionnement en prĂ©curseurs chimiques venus principalement de Chine ou dâInde. »
Une vĂ©ritable industrie du crime valant des millions dâeuros, maĂźtrisĂ©e de bout en bout. Laurent Laniel parle de « crime as a service »Â : « Ils fournissent tout ou embauchent les ‘prestataires’ nĂ©cessaires : lâinfrastructure pour les laboratoires, lâapprovisionnement en prĂ©curseurs, les camions pour faire disparaĂźtre les montagnes de dĂ©chets que produit la meth, les bateaux avec skippers pour transporter la drogue et les collecteurs qui vont rĂ©cupĂ©rer lâargent de la drogue. » Tout est dĂ©jĂ en place pour ajouter la mĂ©thamphĂ©tamine Ă leur offre. ConsĂ©quence : sur le terrain, le nombre de laboratoires dĂ©mantelĂ©s augmente. Les saisies Ă©galement : en juin 2019, la police nĂ©erlandaise mettait la main sur 2,5 tonnes du stimulant synthĂ©tique, cachĂ©e dans le port de Rotterdam. La plus grosse Ă ce jour en Europe.

Les Pays-Bas : « cuisine » du mondeÂ
La drogue issue des laboratoires nĂ©erlandais est expĂ©diĂ©e Ă lâautre bout du monde. Le gramme de mĂ©thamphĂ©tamine peut sâĂ©couler Ă plus de 500 dollars sur le sol japonais. MĂȘme tarif en Australie, Ă quelques dollars prĂšs. Ă titre de comparaison, la mĂȘme dose coĂ»tait 56 dollars aux Ătats-Unis en 2017. « Pour ces laboratoires, produire Ă moindre coĂ»t grĂące Ă la technique des Mexicains et lâexporter lĂ -bas, câest la garantie dâune marge Ă©conomique Ă©norme« , analyse Laurent Laniel.
Selon la chercheuse Anna Sergi, maĂźtre de confĂ©rences en criminologie Ă lâuniversitĂ© dâEssex (Angleterre), une partie du prix exorbitant du gramme de mĂ©thamphĂ©tamine est dĂ» au risque Ă©levĂ© que reprĂ©sente le trafic vers lâOcĂ©anie, et tout particuliĂšrement vers lâAustralie. « Ce risque d’expĂ©dition, associĂ© Ă la distance, augmente les coĂ»ts pour les trafiquants et les importateurs et cela se rĂ©percute sur les consommateurs, qui paient beaucoup plus pour le ‘privilĂšge’ de voir arriver la drogue sur place !« , prĂ©cise la chercheuse. Mais dâautres Ă©lĂ©ments viennent peser dans la balance : une consommation importante, des connexions dĂ©jĂ Ă©tablies grĂące au trafic dâecstasy et surtout, les forces de lâordre australiennes qui ont les yeux rivĂ©s sur la Chine, dâoĂč provient une grande partie de la mĂ©thamphĂ©tamine pour leur marchĂ©. « La police australienne a trĂšs bien combattu cela. De nombreux rĂ©seaux de production ont Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©s, et on peut voir que l’approvisionnement venant de Chine a cessĂ©. Ou du moins a considĂ©rablement rĂ©duit« , raconte Andy Kraag. Ici, les NĂ©erlandais aidĂ©s par les Mexicains, prendraient donc leur place.
Câest aussi le jackpot pour les Mexicains : ils peuvent Ă la fois rentabiliser leur savoir-faire, moyennant la perte de quelques chimistes pendant un certain temps, et trouver de nouveaux dĂ©bouchĂ©s pour leur propre mĂ©thamphĂ©tamine en poudre : « Les cartels ont des quantitĂ©s gigantesques de ce qu’ils peuvent produire, or la demande actuelle est en AmĂ©rique. Ils recherchent donc de nouveaux marchĂ©s plus importants, ajoute Andy Kraag. Et c’est, par exemple, les 2,5 tonnes de mĂ©thamphĂ©tamine [en poudre] que nous avons trouvĂ©es Ă Rotterdam. »Â Une fois en Europe, elle serait cristallisĂ©e dans les laboratoires, prĂȘte pour lâinstant Ă lâexportation. Mais ce que redoutent les autoritĂ©s, câest de voir la consommation sur place augmenter. Bien que son utilisation soit encore rĂ©siduelle en Europe, Andy Kraag ne cache pas ses inquiĂ©tudes : « Si notre production augmente Ă©normĂ©ment, alors [la mĂ©thamphĂ©tamine] est aussi plus facilement disponible et le risque de consommation grandit, explique l’enquĂȘteur. Avec ces drogues-lĂ , on peut devenir dĂ©pendant dĂšs la premiĂšre utilisation, (âŠ) on ne pense plus Ă rien d’autre, on veut juste en prendre, on ne fonctionne plus normalement. Et lĂ câest juste foutu. Fini. »
Une guerre en prĂ©paration ?Â
En juillet dernier 2020, le piratage dâEncroChat a encore permis la dĂ©couverte Ă la frontiĂšre belge de six conteneurs insonorisĂ©s transformĂ©s en cellules de prison. Un septiĂšme Ă©tait lui devenu une chambre de torture macabre, Ă©quipĂ©e dâune chaise de dentiste et des pires ustensiles possibles : scie, scalpel, chalumeaux et diffĂ©rents types de pinces.

Ă lâheure actuelle, les gangs nĂ©erlandais sont dĂ©pendants du savoir-faire des cartels mexicains. Mais que pourrait-il se passer si ce nâĂ©tait plus le cas ? La crainte est alors de voir cette alliance si profitable aujourdâhui, se transformer en concurrence demain : « Ce que je ne veux absolument pas, câest que nous devenions lâun de ces pays capables de produire dâĂ©normes cristaux de mĂ©thamphĂ©tamine, sans lâaide des mexicains. Dans ce cas-lĂ , on ferait concurrence au Mexique. Je ne sais pas ce qui se passera alors, mais il y a des risques. Et nous voulons empĂȘcher cela« , conclut Andy Kraag, le responsable de la police nĂ©erlandaise. Car « concurrence et violence vont toujours de pair dans le monde criminel« .
Kristof Clerix (Knack), Benedikt Strunz (NDR), Philipp Eckstein (NDR), Wil Thijssen (de Volkskrant), Anne Michel (Le Monde), Mathieu TourliĂšre (Proceso) et Bart Libaut (EnquĂȘteur spĂ©cialiste en sources ouvertes) ont contribuĂ© Ă cet article.