Il est rarissime que la Cour des comptes publie des travaux sur la gestion des services secrets. Voici pourtant un petit rapport qui devrait faire grincer des dents dans le bunker ultra-sĂ©curisĂ© dâIvry-sur-Seine, qui abrite le siĂšge de lâunitĂ© dâĂ©lite des douanes : la Direction nationale du renseignement et des enquĂȘtes douaniĂšres (DNRED).

Dans ce document de cinq pages, daté du 7 novembre, qui porte sur les exercices 2016 à 2023, les magistrats adoptent un ton sévÚre et pointent les « résultats contrastés » du service, un manque de pilotage par les ministres de Bercy, des faiblesses dans la conduite des réformes et le contrÎle interne.
Forte de plus de 760 agents, la DNRED, créée en 1988, est lâun des six grands services de renseignement du pays, au mĂȘme titre que la Direction gĂ©nĂ©rale de la sĂ©curitĂ© extĂ©rieure (DGSE). Son spectre dâaction est trĂšs large : la fraude douaniĂšre bien sĂ»r mais aussi les rĂ©seaux internationaux du trafic de drogues, de contrefaçons ou dâarmes, le financement du terrorisme, etc. La Cour souligne notamment son rĂŽle crucial en matiĂšre de lutte contre les narcotrafiquants et les rĂ©sultats probants atteints en la matiĂšre en France mĂ©tropolitaine et Ă lâĂ©tranger. En revanche, elle pointe des moyens humains insuffisants dans la zone Antilles-Guyane, particuliĂšrement touchĂ©e par le trafic de cocaĂŻne.
Le renseignement fiscal se fait attendre
Les magistrats estiment surtout que la DNRED peine Ă monter en charge sur le blanchiment liĂ© Ă la criminalitĂ© organisĂ©e et la lutte contre la fraude fiscale. En particulier, elle dĂ©plore les lenteurs de la mise en place de lâunitĂ© de renseignement fiscal, annoncĂ©e officiellement en mai 2023 par Gabriel Attal, alors ministre des Comptes publics. Cette brigade, qui Ă©tait dĂ©jĂ en gestation depuis plusieurs annĂ©es, a Ă©tĂ© placĂ©e Ă la DNRED plutĂŽt quâau sein du fisc, dont les pouvoirs dâenquĂȘte sont limitĂ©s. Elle devait monter en charge progressivement pour atteindre 100 agents en 2027. Mais elle nâĂ©tait toujours pas opĂ©rationnelle Ă la date de la publication du rapport, seules trois fiches de postes ayant Ă©tĂ© publiĂ©es. Il faut dire que lâarrĂȘtĂ© actant sa crĂ©ation nâa Ă©tĂ© publiĂ© quâen mars 2024.
La stratĂ©gie de coordination avec lâadministration fiscale et Tracfin, lâautre service de renseignement financier de Bercy, reste Ă©galement « Ă dĂ©finir ». Le prĂ©figurateur de lâunitĂ© fiscale, un inspecteur des finances placĂ© initialement aux cĂŽtĂ©s du patron du fisc, a dâailleurs Ă©tĂ© Ă©cartĂ©, comme lâa rĂ©vĂ©lĂ© la Lettre. Enfin des incertitudes juridiques demeurent. En effet, la loi sur le renseignement de 2015 encadre strictement le recours aux techniques des services secrets (Ă©coutes tĂ©lĂ©phoniques, interceptions de mails, pose de microsâŠ). Or, elle ne prĂ©voit pas comme motif lĂ©gitime la lutte contre la fraude fiscale grave et complexe et le blanchiment, uniquement la traque de la criminalitĂ© organisĂ©e. La fraude fiscale des riches contribuables ne rentre donc pas dans ce champ. A la dĂ©charge de la DNRED, lâunitĂ© a aussi pĂąti des atermoiements politiques sur le sujet.

Sébastien Tiran, le directeur actuel de la DNRED
Un plan Ă 60 millions dâeuros
La Cour des comptes sâinterroge Ă©galement sur le coĂ»t du « plan Valmy », visant Ă rĂ©former lâorganisation interne de la DNRED, rĂ©vĂ©lĂ© par Challenges. Outre le regroupement des Ă©quipes par pĂŽles thĂ©matiques, il sâagit de crĂ©er un centre dâanalyse stratĂ©gique, qui doit renforcer la qualitĂ© des notes destinĂ©es aux autres services de renseignement et aux ministres, jugĂ©e insuffisante.
Le projet prĂ©voit aussi dâamĂ©liorer la sĂ©curitĂ© des bĂątiments des antennes locales, des rĂ©seaux informatiques et de moderniser les logiciels internes. Or, « le coĂ»t de ce projet de transformation a Ă©tĂ© Ă©valuĂ© Ă 60 millions dâeuros, sans pour autant que son financement ait fait lâobjet dâune dĂ©cision explicite voire dâune contractualisation avec la direction gĂ©nĂ©rale des douanes et la DNRED. »
Enfin, le rapport appelle la direction gĂ©nĂ©rale des douanes et les cabinets des ministres de Bercy à « superviser plus Ă©troitement » la DNRED, qui souffre dâun dĂ©ficit de contrĂŽle interne et externe. Hasard du calendrier, il est publiĂ© le jour oĂč dĂ©marre le procĂšs en appel de lâaffaire du « cafĂ© contrefait ». Suite Ă la saisie exceptionnelle de 43 tonnes au Havre en 2015, la justice avait dĂ©couvert que des agents de la DNRED laissaient un de leurs « indicâ », un ancien militaire serbe, importer des marchandises sans contrĂŽle. En Ă©change, ils pouvaient monter quelques opĂ©rations de saisies spectaculaires et faire gonfler les chiffres du service.
Le scandale du « café contrefait »
En premiĂšre instance, en septembre 2022, cinq cadres de la DNRED avaient Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă des peines dâemprisonnement allant dâun an avec sursis pour son ancien patron, Ă cinq ans dont deux ferme. Lâaffaire avait rĂ©vĂ©lĂ©, selon la Cour, « lâabsence de systĂšme dâalerte et de politique interne en matiĂšre de dĂ©ontologie ou de prĂ©vention des risques de corruption. » Et les magistrats dâajouter que « la direction gĂ©nĂ©rale des douanes nâa pas tirĂ© pleinement les consĂ©quences de cette affaire en matiĂšre de sanctions disciplinaires. » Le patron de la DNRED est restĂ© fonctionnaire des douanes jusquâĂ sa retraite en 2019, et trois cadres condamnĂ©s sont toujours en activitĂ© au sein des services de Bercy.
La DNRED sâest bien dotĂ©e depuis dâun dispositif de contrĂŽle interne mais la Cour estime quâil doit ĂȘtre « raffermi » et « que la culture de contrĂŽle interne doit ĂȘtre mieux partagĂ©e par lâencadrement de proximitĂ©. » Les douanes ont aussi mis en place, « tardivement », un plan de prĂ©vention des risques de corruption. Insuffisant pour les magistrats, qui jugent nĂ©cessaire que lâinspection des services de renseignement et lâinspection gĂ©nĂ©rale des finances soient plus rĂ©guliĂšrement mandatĂ©es pour mener des missions dâaudit.

Le DG actuel de la DGDDI, est Florian Colas qui connaĂźt bien la DNRED puisquâil a Ă©tĂ© son directeur pendant 3 ans.
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