FRANCE đŸ‡«đŸ‡·: quand Michel Charasse Ă©tait ministre du Budget, j’Ă©tais au service de la Douane, Ă  travers la DNRED

Par Marc Fievet

Depuis que Christian Gatard m’a prĂ©sentĂ© ‘El Señor Ayuso’, le directeur des Douanes de Madrid  et le chef du SVA d’AlgĂ©siras (Servicio de Vigilancia Aduanera),  le service de surveillance des Douanes espagnoles, Don Fernando[1], j’ai retrouvĂ© le plaisir de voler. Ma rencontre avec l’ensemble des douaniers espagnols a Ă©tĂ© chaleureuse et constructive. Ils avaient hĂąte de me connaĂźtre. Cet agent français hors norme que je suis les intriguait parce que, visiblement, je n’avais pas le profil des aviseurs habituels. Muñoz d’ailleurs me l’a dit devant Gatard dĂšs notre premier entretien. En quelques minutes j’étais passĂ© de l’agent trouble au collĂšgue et, Ă  ses yeux, je faisais partie intĂ©grante du service français. Quand je lui ai rĂ©vĂ©lĂ© que j’étais aussi pilote il n’a pas hĂ©sitĂ© une seconde :

Il faut absolument que vous participiez à nos reconnaissances aériennes. Pourquoi ne viendriez-vous pas de temps en temps travailler avec nos équipages ?

Puis se tournant vers Gatard il ajoute en riant :

En plus nous pourrions bénéficier de vos renseignements à moindre coup


Je n’ai pas laissĂ© passer l’opportunitĂ©. Quelques jours plus tard, Fernando Muñoz m’a  conviĂ© dans la zone affaires de l’aĂ©roport de Malaga oĂč ses appareils, des avions Casa 235, et des hĂ©licoptĂšres M.S. 530  sont parquĂ©s. Le chef des Douanes m’a prĂ©sentĂ© Ă  ses pilotes et depuis je vole rĂ©guliĂšrement avec eux. Cette collaboration est rentable pour moi. L’échange inĂ©vitable d’informations et la vision aĂ©rienne du trafic dans le dĂ©troit de Gibraltar me permettent de multiplier sans cesse mon chiffre d’affaires. Il ne se passe pas une journĂ©e sans que je  signale un mouvement Ă  ma maison mĂšre de Nantes, et quelquefois je livre mĂȘme deux ou trois bateaux  par jour. Le rythme est si rapide que j’ai l’impression que mes amis de la DNRED s’essoufflent et laissent filer les embarcations que je leur signale, ce qui commence Ă  m’agacer. Je m’en suis ouvert Ă  Gatard qui, en gros, m’a priĂ© de m’occuper de mes oignons. Je ne supporte ni l’amateurisme, ni le travail bĂąclĂ© ou inachevĂ© et, je l’avoue volontiers, je ne supporte pas plus que l’on m’envoie aux pelotes.

Furieux et vexĂ©, je dĂ©cide ce mĂȘme jour de chercher un « employeur » un peu plus efficace et je pense au service des stupĂ©fiants de la Police Judiciaire. Je tĂ©lĂ©phone au  MinistĂšre de l’IntĂ©rieur et, aprĂšs les prĂ©sentations d’usage,  une standardiste me dirige vers le service concernĂ© oĂč un policier m’écoute avec attention puis me prie de le rappeler le lendemain. Ce que je fais ponctuellement :

-L’un de nos inspecteurs est actuellement en mission à Malaga, vous pourriez le rencontrer ?

Je prends les coordonnĂ©es et je compose aussitĂŽt le numĂ©ro pour fixer un rendez-vous le soir mĂȘme, dans un hĂŽtel du centre ville. Lorsque j’arrive, le policier m’attend dĂ©jĂ  au bar de l’établissement. Je lui expose la situation en essayant d’ĂȘtre le plus convaincant possible. J’insiste sur le nombre d’affaires que j’ai dĂ©jĂ  apportĂ©es aux douanes, mais je vois bien que mon interlocuteur pense Ă  autre chose et condescend juste Ă  m’accorder un peu de temps parce que Paris lui a demandĂ© de le faire. En regagnant Gibraltar je ne suis guĂšre optimiste sur la suite de cette entrevue et je n’entendrai d’ailleurs plus jamais parler du service des stupĂ©fiants. Je ne comprends pas bien cette attitude, tant des douanes que des policiers et j’en parle  un jour Ă  Fernando Muñoz. Il rĂ©flĂ©chit et me lance sur une autre piste :

-Vous devriez aller voir le représentant du DEA à Malaga. Je vais vous donner ses coordonnées.

Le DEA (Drug Enforcment Administration(, le service des stups amĂ©ricain. Muñoz en parle avec respect. Depuis que je travaille pour les douanes, je sais moi aussi qu’ils ont beaucoup d’argent, qu’ils disposent d’une logistique exceptionnelle, et qu’ils peuvent ĂȘtre redoutables et efficaces…s’ils en ont envie.

Nouveau coup de tĂ©lĂ©phone, et nouveau rendez-vous dans un hĂŽtel de Malaga, un  cinq Ă©toiles en bordure de mer. D’entrĂ©e le ton est tout autre. L’agent amĂ©ricain, type gringalet latino, me reçoit en chemisette en se gavant de cacahuĂštes. Il me pose des questions et Ă©courte mes rĂ©ponses la plupart du temps. C’est mon bateau qui l’intĂ©resse. Brusquement sur un ton parfaitement badin, comme s’il me demandait des nouvelles de ma famille, il me met un incroyable marchĂ© en main :

Je sais que  des narcos du coin cherchent un bateau pour enlever trois tonnes de cocaĂŻne en Colombie. Est-ce que vous voulez y aller? Mon service vous couvre et on fait la saisie  Ă  l’arrivĂ©e.

J’atterris sur une autre planĂšte. L’AmĂ©ricain s’en rend compte et il engloutit une tonne de cacahuĂštes en poursuivant :

Ça n’a rien d’exceptionnel, je monte souvent ce genre d’opĂ©rations. Je ne vous demande que de faire le transport. C’est votre job, non ?

Oui, bien sĂ»r, officiellement c’est mon job. La sociĂ©tĂ© Rio Plata est rĂ©pertoriĂ©e comme entreprise de transports. Ce que mon interlocuteur ne sait pas, c’est que je ne peux  toujours pas sortir le Windarra du port puisque je n’ai toujours pas rĂ©glĂ© la totalitĂ© de son achat.  Mais, de toutes façons, cette cargaison m’affole, mĂȘme si je sais trĂšs bien ce qu’elle peut me rapporter. Pour des convoyages normaux, les skippers traditionnels sont payĂ©s au mile parcouru et au temps passĂ© en mer. Pour un transport de drogue, le prix est multipliĂ© par dix. MalgrĂ© cet attrait, je n’hĂ©site pas une seconde, trois tonnes de coke, ce type est fou : je refuse tout net et mon vis-Ă -vis en paraĂźt rĂ©ellement surpris. Il Ă©carte largement les bras, lĂąche un retentissant OK boy et quitte le tabouret sur lequel il est assis, me signifiant que la conversation est terminĂ©e et qu’il n’envisage absolument pas de boire un verre avec moi. Je n’ai pas plus envie que lui de prolonger la discussion et je reprends la route vers Gibraltar. Finalement, les douanes françaises c’est trĂšs bien, je vais juste les secouer un peu


En attendant, demain matin je dois m’occuper de mon ami Yvon Jouguet. Il bricole sur son bateau depuis plusieurs jours et je sais trĂšs bien quel genre d’amĂ©nagements il effectue. Il installe des rĂ©servoirs spĂ©ciaux comportant une cache pour de la drogue et il est tout Ă  fait possible que d’autres compartiments soient dĂ©jĂ  prĂ©vus ailleurs. Jouguet n’est pourtant pas le mieux Ă©quipĂ©, bien des bateaux sont construits dans les chantiers en prĂ©vision des transports douteux qu’ils vont effectuer. On ne prĂ©voit pas des caches sur le navire, on construit le navire autour des caches


À l’aube, des visiteurs  s’installent sur le bateau d’Yvon. Je parviens Ă  les photographier au tĂ©lĂ©objectif et Ă  neuf heures  vais faire dĂ©velopper les films chez un photographe de La LinĂ©a Ă  neuf heures. D’habitude je prĂ©fĂšre  envoyer ce genre de pellicules Ă  un laboratoire industriel, beaucoup plus anonyme, mais quand le temps presse je suis bien obligĂ© de faire appel Ă  un artisan, Ă  chaque fois diffĂ©rent cependant. Et aujourd’hui je suis pressĂ© car je me doute que Jouguet va aller charger rapidement au Maroc avant de filer vers la France, et je veux envoyer les portraits de ses coĂ©quipiers en express Ă  Gatard pour qu’il les identifie. Je fais bien car, dĂšs le lendemain, il me rappelle :

-Ceux- lĂ  on les connaĂźt, ce sont de grosses pointures.

J’en profite pour dĂ©verser mon fiel :

-Et vous allez encore les laisser filer, comme d’habitude


Gatard cette fois ne fait aucun commentaire.

Pour me dĂ©tendre je vais saluer mes amis pilotes Ă  AlgĂ©siras et rendre compte Ă  Muñoz de mon entretien avec le reprĂ©sentant de la DEA. Cela  devrait l’amuser.

Lorsque j’arrive sur la base, un pilote d’hĂ©licoptĂšre, Federico, s’apprĂȘte Ă  dĂ©coller Ă  bord d’un  MS 530. Il est seul et me propose de l’accompagner. Quelques minutes plus tard nous survolons le bateau qu’il cherchait, un petit voilier de onze mĂštres qui file vers les cĂŽtes marocaines, au sud de Gibraltar. Federico aimerait voir ce qui se trame Ă  bord.  Je prends les jumelles, et prĂ©pare un appareil photo pendant que Federico, aprĂšs un premier survol en altitude effectue une large boucle et revient se positionner loin derriĂšre le bateau. Il le rattrape rapidement et au dernier moment pique vers le pont alors que j’enclenche le moteur du Nikon qui va assurer une sĂ©rie de clichĂ©s. À notre passage, je vois deux hommes s’engouffrer dans une petite cabine. Nous reprenons de l’altitude et quelques secondes plus tard, le voilier change de cap, bifurquant vers le large. Nous les avons dĂ©rangĂ©s. MĂ©fiants, ils vont diffĂ©rer le chargement de la marchandise. Federico effectue encore quelques passages de routine entre les deux cĂŽtes puis nous rentrons.

Avant de regagner le Windarra je m’arrĂȘte pour prendre un verre Chez Bianca et lĂ  j’apprends que Sergio fait route vers la Corse avec le Seliti, le voilier que j’avais conduit en Italie. Je connais le parcours et je peux donc assurer Ă  Gatard  qu’il y a de la drogue Ă  bord. Je lui indique mĂȘme l’endroit des caches que je connais  grĂące Ă  quelques indiscrĂ©tions de Sergio. Je vais regretter ce luxe de dĂ©tails car les douaniers de la MĂ©diterranĂ©e qui rĂ©alisent l’opĂ©ration dĂ©barquent sur le bateau avec d’énormes sabots. Ou ils sont trĂšs pressĂ©s, ou ils sont franchement idiots, toujours est-il qu’à peine sur le pont, ils foncent directement vers les caches, dĂ©couvrent la marchandise et passent les menottes Ă  tout le monde. Sergio n’est pas dupe. Il comprend instantanĂ©ment que les douaniers ont Ă©tĂ© parfaitement renseignĂ©s et il rĂ©flĂ©chit aux  donneurs potentiels.

Dans l’Estafette qui le conduit vers Ajaccio il se tourne vers un douanier et grince :

-C’est le Français de Gib’ qui m’a donné ?

Quand l’histoire me revient par une indiscrĂ©tion depuis Nantes, je suis fou de rage.  Ces crĂ©tins me mettent en grand danger et il faut que je prĂ©pare Ă  toute vitesse une dĂ©fense solide au cas ou quelqu’un viendrait me demander des comptes. Mais avant tout, j’en touche deux mots Ă  Gatard. L’incident arrive Ă  point car je devais rĂ©gler d’autres problĂšmes avec lui. Nous sommes au mois d’aoĂ»t et je n’ai pas touchĂ© un centime depuis sa visite du mois de mai. Je commence Ă  avoir d’énormes difficultĂ©s  financiĂšres et je ne peux mĂȘme pas reprendre mes activitĂ©s de charters qui, au moins m’assureraient le quotidien. Tant que je n’aurai pas rĂ©glĂ© le maudit solde du Windarra je serai bloquĂ© au port. Je ne vois vraiment pas oĂč  aller chercher deux cent soixante mille francs.

Ma collaboration avec les douanes est prospĂšre et j’enrage Ă  l’idĂ©e qu’elle ne soit pas rĂ©compensĂ©e Ă  sa juste valeur. Il faut vraiment que j’aie foi en mon action pour continuer ainsi.  J’ai fait un premier bilan : 80% des affaires  indiquĂ©es ont Ă©tĂ© des succĂšs. Ce pourcentage est tout Ă  fait exceptionnel car je sais qu’en moyenne les douanes, sur toute la France, saisissent,  huit Ă  dix tonnes de drogue par an. Moi, en six mois j’ai permis la saisie de quinze tonnes de cannabis et  cent-cinquante kilos de cocaĂŻne. Et mon bilan serait encore meilleur si mes correspondants de Nantes n’avaient pas laissĂ© filer bien des bateaux suspects que je leur avais signalĂ©s. Tout cela me met de mĂ©chante humeur. En plus je sens que bientĂŽt mes voisins de Marina Bay  vont s’interroger sur mes sources de  revenus. Pour l’instant je peux laisser croire que je dispose d’un petit pĂ©cule, mais ça ne durera pas et je deviendrai suspect.

J’appelle Gatard  pour lui  exposer tous ces problĂšmes. Pour me calmer, il me jure qu’il va me dĂ©bloquer de l’argent le plus vite possible :

-Merci, c’est la moindre des choses, mais ça ne rĂšgle pas l’essentiel. Il faut trouver une solution pour l’achat du Windarra et je souhaite que vous me prĂ©cisiez ce que vous attendez de moi. Je ne vais pas continuer Ă  prendre des risques si ce que j’apporte ne vous intĂ©resse pas


Gatard m’interrompt et, pour la premiùre fois depuis que nous nous connaissons, il me tutoie :

-Mais non, Marc, comprends que du cannabis il en circule des tonnes dans le monde. Nous le savons bien mais nous ne pouvons pas courir aprùs tous les dealers. Nous n’en avons pas les moyens


-Pas les moyens ou pas l’envie ?

-En ce qui me concerne, pas les moyens. Pour l’envie, il faut demander plus haut  Ă  ceux qui dĂ©terminent prĂ©cisĂ©ment ces moyens. Moi j’expose mes besoins Ă  ma hiĂ©rarchie. AprĂšs j’adapte au mieux avec ce que je reçois.

-Christian, tu es chef d’échelon, pourquoi n’essayes-tu pas de te faire entendre. Qui va enfin prendre conscience de la situation ? À qui faut-il aller expliquer ce qui se passe lĂ , sous mes yeux Ă  Gibraltar, ce qui se passe en Colombie, en Bolivie


Gatard éclate de rire, mon discours l’amuse, tous les jeunes douaniers doivent lui tenir le mĂȘme :

-Va expliquer ça à notre ministre Marc, va voir Charasse à Bercy, c’est lui qui s’occupe du budget et il paraüt qu’il est trùs ouvert


-Tu as raison Christian, je vais l’appeler.

-Excellente idĂ©e. Tu me tiens au courant, je m’occupe de tes primes.

En raccrochant le tĂ©lĂ©phone je pense instantanĂ©ment Ă  ma mĂšre qui ne m’avait pas cru lorsque, enfant, je lui avais annoncĂ© que j’allais Ă©crire au prĂ©sident de la RĂ©publique pour sauver le chĂąteau de Versailles. L’attitude de Gatard ne fait qu’accroĂźtre ma motivation. Le temps de trouver le numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone du ministĂšre des Finances et j’appelle Michel Charasse au Budget.

Une secrĂ©taire prend mes coordonnĂ©s, note le motif de mon appel, m’assure qu’elle va transmettre mon message au ministre, et me prie de rappeler le lendemain pour savoir s’il accepte de m’accorder le rendez-vous que je lui demande.

À l’heure dite je compose Ă  nouveau le numĂ©ro. Une chance sur deux
 Au moins j’aurai essayé  J’ai la mĂȘme jeune femme en ligne:

-Ah oui, monsieur Fiévet, je vous passe monsieur le Ministre.

GagnĂ©, je jubile, j’aimerais que Gatard entende ça


De la maniĂšre la plus claire et la plus concise possible j’expose le but de mon appel Ă  Michel Charasse, je lui brosse un tableau rapide de la situation  que je constate, et avance quelques suggestions pour l’amĂ©liorer. Nous parlons depuis  une dizaine de minutes lorsque le ministre me dit :

-Monsieur FiĂ©vet j’aimerais parler de tout cela de vive voix avec vous. Je vous repasse ma secrĂ©taire. Voyez avec elle pour un rendez-vous. DĂźtes-lui bien : le plus vite possible.

À Nantes, mon rendez-vous avec le ministre provoque un vĂ©ritable cataclysme. Dans un premier temps, Gatard a du mal Ă  me croire. Puis il reçoit confirmation par sa direction parisienne. Avant de voir Charasse on me demande de passer au siĂšge, rue du Louvre, afin que l’on prĂ©pare l’entrevue. Je ne suis pas dupe, en fait la haute direction veut surtout savoir ce que j’ai l’intention de dire Ă  Charasse et compte peut-ĂȘtre sur moi pour transmettre quelques messages.

Il fait encore beau en ce mois de septembre 1988 lorsque je dĂ©barque Ă  Paris et je suis content de retrouver la capitale. Je me promĂšne longuement dans les Halles, le quartier du  Sentier, avant de me rendre Ă  mon rendez-vous rue du Louvre. L’immeuble des douanes est tout Ă  fait discret. Pas un drapeau, pas un nom, mĂȘme pas une plaque. Heureusement qu’on m’avait dit que l’entrĂ©e Ă©tait juste en face du Figaro, autrement j’aurais cru Ă  une erreur. Un ascenseur douteux me dĂ©pose au cinquiĂšme Ă©tage oĂč mes chefs m’attendent. Christian Gatard est lĂ  et il me prĂ©sente le directeur de la DNRED Ă  Paris, Jean-Henri Hoguet, ainsi que plusieurs de ses collaborateurs. L’accueil est glacial. Nous nous asseyons autour d’une table ronde et mon officier traitant prend aussitĂŽt la parole pour exposer ma situation et mes problĂšmes d’argent.

AprĂšs un bref tour de table il apparaĂźt Ă©vident pour tous  qu’il faut dĂ©bloquer le Windarra. D’abord parce que j’en ai besoin pour vivre et pour justifier de mes activitĂ©s officielles, ensuite parce que ce motor-yacht me sera bien plus utile en mer qu’à quai, pour mes activitĂ©s officieuses. Il est certain que je serai beaucoup plus efficace si je peux naviguer dans le dĂ©troit et au large des cĂŽtes marocaines. Chacun en est conscient, mais les diffĂ©rents responsables prĂ©sents, et en premier lieu Jean-Henri Hoguet, refusent de dĂ©bloquer les deux cent soixante mille francs  nĂ©cessaires  pour payer mon bateau. Il faut donc trouver une autre solution et plus la discussion avance, plus je la sens se profiler, mais ce n’est certainement pas moi qui vais la proposer. Et pourtant elle est lĂ , elle Ă©clate, elle s’impose : pour finir de payer mon bateau sans que cela coĂ»te aux douanes, je dois entrer dans le trafic de drogue
 Rendons lui cet hommage, c’est Gatard qui ose enfin le dire. Le plus dur est fait et  tout le monde paraĂźt soulagĂ©, l’atmosphĂšre se dĂ©tend brusquement, et chacun y va maintenant de son commentaire. Un lĂ©ger brouhaha s’installe mĂȘme dans la piĂšce. C’est tout juste si l’on ne me fĂ©licite pas alors que je suis le seul Ă  n’avoir toujours pas dit un mot. Personne n’a encore songĂ© Ă  me demander mon avis. Je suis pourtant le premier concernĂ©. Lorsque Christian se tourne enfin vers moi il me lance simplement:

-VoilĂ  Marc, nous avons enfin rĂ©solu le problĂšme. Tu vas pouvoir l’acheter ton bateau


Je devrais quasiment me lever et embrasser tout le monde pour remercier alors que j’ai conscience que ces gens m’envoient Ă  l’abattoir pour leur plus grand bien et sans dĂ©bourser un centime. Et malgrĂ© les promesses de Christian, je n’ai toujours pas Ă©tĂ© payĂ© depuis le mois de mai. Je le souligne tout en acceptant l’étrange marchĂ© qui vient de m’ĂȘtre proposĂ©. Pendant que chacun se fĂ©licite d’avoir rĂ©solu mon problĂšme je m’interroge sur la perversitĂ© du systĂšme. Pour bĂ©nĂ©ficier de mes services  en limitant leurs frais, les autoritĂ©s douaniĂšres non seulement m’autorisent Ă  collaborer Ă  des trafics, mais elles m’y invitent. Je me demande si la morale y trouve son compte mais c’est la seule façon d’y retrouver le mien. Je n’ai pas tellement le choix si je veux continuer Ă  vivre Ă  Gibraltar sur le Windarra. L’affaire est donc entendue et nous passons Ă  d’autres sujets avant que je ne parte pour mon entretien avec le ministre.

En me serrant la main, le directeur de la DNRED croit utile d’ajouter :

-Nous comptons beaucoup sur vous, Monsieur Fiévet.

Alors qu’il me conduit vers la rue de Bercy, Gatard me fait encore ses derniĂšres recommandations : ne pas m’énerver, ne pas dĂ©noncer, ne pas froisser de susceptibilitĂ©s
 J’ai vraiment l’impression d’ĂȘtre un gamin. Gatard ferait mieux de s’interroger : en quelques minutes, j’ai obtenu ce qu’il n’avait jamais osĂ© demander en quelques annĂ©es.

Je me sens parfaitement dĂ©tendu lorsqu’à dix-huit heures un huissier  m’introduit dans l’antichambre du ministre.

J’attends quelques minutes, puis Michel Charasse ouvre lui mĂȘme la porte de son bureau et m’invite Ă  entrer.

La piĂšce est vaste et lumineuse. Sur la droite, par une large baie vitrĂ©e on dĂ©couvre les pĂ©niches qui glissent sur la Seine. Sur un mur, derriĂšre le bureau et le fauteuil Louis Philippe du ministre est tendue une vaste tapisserie des Gobelins reprĂ©sentant une scĂšne galante. Des livres sont soigneusement rangĂ©s au fond de la piĂšce sur un buffet massif, et en avant de celui-ci, sur un guĂ©ridon, je remarque tout de suite une photo de Michel  Charasse dans les bras de Gaston Deferre. Mon hĂŽte ne se presse pas de regagner son fauteuil, comme s’il voulait me laisser le temps de m’imprĂ©gner des lieux. S’asseyant en face de moi, fidĂšle Ă  son image, il sort un Cohiba d’une cave Ă  cigares et entreprend de l’allumer sans le mettre en bouche mais en  chauffant l’extrĂ©mitĂ© avec une allumette, puis en soufflant doucement sur la feuille incandescente afin que la premiĂšre bouffĂ©e soit plus douce. J’observe religieusement ce cĂ©rĂ©monial et sans quitter son cigare des yeux le ministre lance la discussion :

-Vous travaillez donc pour nous. Et fort bien, m’a t-on dit. Alors qu’est ce qui ne va pas ?

-Nous pourrions faire beaucoup mieux. Monsieur le Ministre, je trouve inconcevable qu’à Gibraltar, oĂč je suis basĂ©, des trafiquants opĂšrent quasiment Ă  visage dĂ©couvert. Ils ne se cachent absolument pas pour dĂ©penser chaque jour en repas, fĂȘtes,  ou achats de deux mille Ă  cinq mille francs, et quelquefois bien plus. Que l’on ne me dise pas que personne n’a jamais songĂ© Ă  leur demander la provenance de cet argent. Je crois plutĂŽt qu’on ne veut pas le savoir et cela me choque. J’en arrive Ă  me demander s’il y a, au niveau des gouvernements, une rĂ©elle volontĂ© politique de faire cesser ces trafics, si chacun, Ă  un  moment ou Ă  un autre n’y trouve pas son compte.

-Peut-ĂȘtre, Monsieur FiĂ©vet, mais pas en ce qui me concerne. Je vais demander Ă  mon Directeur gĂ©nĂ©ral des Douanes, Jean-Dominique Comolli de nous rejoindre, j’aimerais avoir son avis sur vos remarques.

En entrant dans le bureau, Jean-Dominique Comolli me fusille du regard. C’est l’archĂ©type de l’Énarque. Il a pris la direction des Douanes parce que ses amis lui ont proposĂ©e de le faire, mais demain il pourrait tout aussi bien s’installer Ă  la tĂȘte de France TĂ©lĂ©com, de la Française des Jeux ou de la SEITA pour peu que le salaire soit Ă  la hauteur de ses prĂ©tentions. Le trafic de drogue se limite pour lui en grande partie Ă  des colonnes de chiffres, de rĂ©sultats, de statistiques, de bĂ©nĂ©fices et de coĂ»ts. Qu’on le dĂ©tourne de ses courbes pour qu’il vienne Ă©couter les balivernes d’un aventurier perdu Ă  Gibraltar lui dĂ©plaĂźt profondĂ©ment. Ce mouvement d’humeur ne peut Ă©chapper Ă  Charasse mais cela ne le perturbe absolument pas. Bien au contraire, en invitant Comolli Ă  s’asseoir, lui se lĂšve et tombe la veste, indiquant ainsi que nous nous engageons dans une longue sĂ©ance de travail et non pas dans un Ă©change de propos anodins sans suite.

Devant son directeur, le ministre rĂ©affirme sa volontĂ© politique de s’attaquer aux problĂšmes de la drogue. Pour lui, il n’y a pas d’équivoque sur ce point. J’en profite pour lui glisser  en souriant qu’il y a peu de temps j’ai vu des semi-remorques ĂȘtre dĂ©chargĂ©s au Main pier,  au vu et au su de tous, de tonnes de matĂ©riel informatique destinĂ© Ă  la Libye frappĂ©e d’embargo. Il n’y avait pourtant, lĂ  non plus, aucune Ă©quivoque pour les gouvernements, paraĂźt-il. Charasse me renvoie mon sourire et me fait remarquer que ni les produits, ni les rĂ©seaux, ni les marchĂ©s, ne sont comparables,  et qu’il entend, pour le moment, rĂ©ellement pourchasser les narcotrafiquants. Il a souhaitĂ© me rencontrer parce que je sors du lot habituel des aviseurs souvent plus proches de l’indic que de l’agent infiltrĂ©, et plus Ă  l’aise avec les truands qu’avec les officiers des douanes. Je suis la perle rare, le maillon fort qui manquait Ă  la chaĂźne et en plus je fais rentrer de l’argent dans les caisses car les douanes, lors des saisies, font jouer leur droit de prĂ©emption sur les matĂ©riels : bateaux, voitures, avions, ordinateurs
 Autant de biens affectĂ©s  aux diffĂ©rents services et revendus plus tard. Ce rappel ne dĂ©ride pas Comolli qui me gratifie juste d’un vague salut du menton. En revanche, pour moi l’occasion est trop belle et je saisis la perche que Michel Charasse me tend  pour Ă©voquer mes soucis financiers et les paiements Ă  retardement des primes sur saisies. Le ministre en convient, il y a lĂ  un problĂšme rĂ©el dĂ» Ă  l’ambiguĂŻtĂ© de la situation. Il estime anormal que je ne sois pas, au moins, reconnu par ses services, mais Comolli intervient immĂ©diatement pour lui rappeler que c’est strictement impossible tant que les lois et le cadre juridique ne seront pas changĂ©s. Charasse le sait et il questionne:

-Justement, n’est-ce pas dans ce sens qu’il faut travailler ? Ne pourrait-on pas trouver des amĂ©nagements. L’infiltration comme la pratique notre ami comporte d’énormes risques. Cela se paie, mais devrait Ă©galement se reconnaĂźtre.

Comolli nuance aussitÎt le propos :

-Par dĂ©finition, les aviseurs sont des gens infiltrĂ©s, et donc masquĂ©s. C’est Ă  dire qu’ils participent aux opĂ©rations illicites et touchent Ă  ce titre les dividendes du trafic avant d’ĂȘtre rĂ©munĂ©rĂ©s par les douanes lorsque la saisie et les arrestations sont opĂ©rĂ©es. Doublement payĂ©s ils ne sont tout de mĂȘme pas trop Ă  plaindre. Monsieur FiĂ©vet est payĂ© lorsqu’il effectue des convoyages avec son bateau ou le bateau des autres lorsqu’il se contente d’ĂȘtre skipper.

Je  m’attendais un jour ou l’autre Ă  entendre cet argument, mais j’ai encore parfaitement en tĂȘte les mots prononcĂ©s quelques heures plus tĂŽt par mes « patrons » de la rue du Louvre et je revois leur embarras pour m’inviter clairement Ă  solder mon bateau grĂące aux gains du trafic de drogue. J’en fais part immĂ©diatement Ă  Jean-Dominique Comolli en le priant de m’indiquer s’il voit, lui, une autre solution. J’en profite aussi pour bien lui prĂ©ciser que moi je n’ai jamais Ă©tĂ© trafiquant avant que les douanes ne m’y invitent, que je sais dĂ©velopper d’autres activitĂ©s, ce que j’ai prouvĂ©, et qu’elles me permettraient de vivre:

-Moins bien, ne peut s’empĂȘcher de lĂącher Comolli.

-Mais plus sereinement. Et pour l’instant si je ne comptais que sur vous, je serais au SMIC.

Levant lĂ©gĂšrement la main, Charasse met un terme Ă  l’échange avant qu’il ne s’envenime et rappelle que nous ne sommes pas rĂ©unis pour dĂ©fendre chacun notre prĂ© carrĂ©, mais pour trouver d’éventuelles solutions, acceptables pour tous, Ă  une situation anormale mais pourtant incontournable. C’est la quadrature du cercle et l’éternel problĂšme de la police depuis que la pĂšgre  existe. Nous Ă©changeons encore quelques idĂ©es puis Charasse met un  terme Ă  l’entretien en me disant:

-Cher ami, nous rĂ©flĂ©chissons Ă  tous ces problĂšmes et nous nous revoyons. De votre cĂŽtĂ©, pensez  aussi Ă  tous les moyens qui pourraient nous permettre d’amĂ©liorer notre action, notamment dans la lutte contre le blanchiment  d’argent et n’hĂ©sitez pas  Ă  m’appeler. Je suis certain que dans ce domaine aussi nous pouvons ĂȘtre nettement plus efficaces  malgrĂ© les paradis fiscaux et les circuits bancaires.

Michel Charasse me tend une carte de visite sur laquelle est noté un numéro de ligne directe puis, en se levant, il se tourne vers Comolli :

-Dis en tout cas Ă  tes Ă©quipes de suivre les directives de Monsieur FiĂ©vet lorsqu’il les met sur une affaire. J’aimerais  que l’on ne passe plus Ă  cĂŽtĂ© des bons coups qu’il lĂšve.

Comolli  prend acte,  me tend vaguement la main en maugrĂ©ant un bonsoir qu’il souhaiterait assassin.

La rĂ©union a durĂ© une heure vingt. Pour ma part, je la trouve extrĂȘmement positive et j’ai hĂąte de savoir ce que mon ami Gatard va en penser. Nous avons prĂ©vu de dĂźner ensemble dans une brasserie prĂšs de la gare de Lyon aprĂšs mon rendez-vous. Lorsque j’entre dans la salle Christian est dĂ©jĂ  attablĂ© et il consulte instinctivement sa montre :

-Tu t’es perdu ?

-Pas du tout, je sors seulement de chez le Ministre.

Je raconte tout dans le dĂ©tail et je sens bien  que mon rĂ©cit dĂ©range Gatard. Il m’accorde une attention exceptionnelle, ce qui n’est pas toujours le cas chez lui, mais j’ai le sentiment que ces prĂ©occupations sont tout autres que les miennes. Lorsque j’estime avoir terminĂ© un  rĂ©sumĂ© correct de l’entrevue j’attends des questions et je n’obtiens qu’un commentaire perplexe :

-Quand mĂȘme, le trafic de cannabis dans la baie d’AlgĂ©siras, ce n’est pas la French Connection. Bon, Charasse t’a reçu, tant mieux, c’est bon pour le service, mais qu’il passe autant de temps lĂ -dessus, c’est tout de mĂȘme surprenant.

Moi, ce qui me surprend, c’est la surprise de mon agent traitant. Je lui rappelle tout de mĂȘme mon bilan sur six mois : quinze tonnes d’herbe, cent cinquante kilos de coke
 Mais Gatard balaye les chiffres d’un revers de main :

-Oui, bien sĂ»r, mais parce que ton prĂ©dĂ©cesseur ne fichait rien. Il ne travaillait pas, il se contentait d’écouter aux portes.

En rĂ©sumĂ© ce n’est pas moi qui suis bon, c’est Glacoz qui Ă©tait mauvais. VoilĂ  qui me fait chaud au cƓur. Heureusement Christian me redonne le sourire :

-Avant de te rencontrer Charasse avait fait passer une note pour que l’on te paye immĂ©diatement. J’ai fait virer cent mille francs  sur ton compte Ă  la Barclay’s. Tu vas pouvoir souffler. DĂšs que tu rentres, il faut que tu trouves une opĂ©ration pour payer le bateau. Maintenant que tu es couvert par le Ministre, tu peux tout te permettre


Gatard rit, puis en se plongeant dans la carte du dßner, il change brusquement de sujet. Sa journée est terminée, il me demande :

-Tu t’intĂ©resses au Football–Club de Nantes ?

[1] Fernando Muñoz : Responsables des opérations aériennes et maritimes de surveillance douaniÚre à Algésiras.

 

Extrait de « l’Archipel des Soumis », Ă©crit durant mes trois derniĂšres annĂ©es de dĂ©tention

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