AprĂšs la politique, le terrorisme.
John Short me lâa clairement indiquĂ©: le Melor ne va pas faire du cabotage.
Mon gentil trafic entre le Maroc et lâEspagne, voire lâItalie, nâĂ©tait que de lâartisanat Ă cĂŽtĂ© de ce que Short me laisse entrevoir. On ne parle plus de cannabis, ni de Tanger, mais de cocaĂŻne et des CaraĂŻbes, et je dois impĂ©rativement en tenir compte pour les travaux de mise Ă niveau de mon cargo. Celui-ci doit ĂȘtre absolument fiable, je ne peux mâaventurer en haute mer, pour de longues traversĂ©es, sans un maximum de sĂ©curitĂ©. Jâen parle longuement avec Ralf De Groot qui mâavertit que la sĂ©curitĂ© et la belle mĂ©canique ont un coĂ»t. Lorsquâil me montre le calcul, le total me donne le vertige. Jâen avise mon commanditaire anglais qui tousse un peu mais finit par se ranger Ă mes arguments et accepte de rĂ©gler les factures. En bon commerçant, il comprend que la fiabilitĂ© du bateau rassure le client, convaincu que ses commandes arriveront Ă bon port.
Parkhave Rotterdam

Le principe de rĂ©parations et dâamĂ©nagements lourds est donc acquis, ce qui va mâobliger Ă rester Ă Rotterdam pendant deux mois et demi. Le Melor disposera dâune autonomie de soixante-dix jours de mer. Mais pour cela il faut installer de nouveaux rĂ©servoirs de fuel et donc, Ă©galement, de nouvelles canalisations. Nous sommes loin du bricolage prĂ©vu au dĂ©part et cette nouvelle orientation nâĂ©chappe pas aux douaniers hollandais.Mon Ă©quipement de bord les avait dĂ©jĂ intriguĂ©s, voilĂ quâils sâinterrogent maintenant sur mes amĂ©nagements et me demandent des comptes sur mes projets.Cette fois lâheure nâest plus aux civilitĂ©s et je me fĂąche lorsquâun officier de la Douane hollandaise vient Ă nouveau me poser des questions :-Ceci est mon bateau, jâen fais ce que je veux. Pour votre information, jâai lâintention de commercer et de monter une affaire avec un pays dâAmĂ©rique centrale. Jâaurai besoin de mon cargo pour transporter du matĂ©riel et des marchandises. JusquâĂ preuve du contraire ce nâest pas interdit et je suis bien aimable de vous en aviser. Le douanier grommelle quelques remarques que je nâĂ©coute pas, puis rejoint le quai. Je sais fort bien quâil ne va pas se contenter de ces explications et quâil me demandera dâautres prĂ©cisions. Je devrai les lui fournir et pour cela une Ă©vidence apparaĂźt : je dois effectivement lancer un projet avec un pays dâAmĂ©rique centrale, ou, en tout cas, en donner lâimpression.Je ne manque pas dâimagination et la dĂ©mesure ne mâeffraie pas. Je consulte un atlas et je dĂ©cide tout Ă fait arbitrairement dâimplanter une affaire sur la cĂŽte Atlantique du Guatemala. La base Ă©tant dĂ©finie, jâopte pour la crĂ©ation dâun complexe hĂŽtelier autour dâune marina. Câest ambitieux, mais seul un projet ambitieux peut motiver les autoritĂ©s locales et les pousser Ă me fournir les cautions et les justifications que les douaniers vont me demander Ă coup sĂ»r. AidĂ© par un juriste, jâĂ©chafaude mon projet avec le plus grand sĂ©rieux pour le rendre crĂ©dible, puis je prends contact avec lâattachĂ© commercial de lâambassade du Guatemala Ă Madrid. Un rendez-vous est fixĂ© et je fais un aller-retour en Espagne pour peaufiner le projet et lui donner corps. Un lieu prĂ©cis est dĂ©terminĂ© : Puerto Barrios, quâil faut aller reconnaĂźtre. Pour me justifier aux yeux des douanes, je dois aller jusquâau bout de lâillusion et jâenvoie Ă Guatemala City mon fils Laurent et un ami, cadre commercial, totalement Ă©tranger Ă tous trafics, rencontrĂ© Ă Gibraltar, qui parle parfaitement espagnol. Avant leur dĂ©part je les invite, bien sĂ»r, Ă susciter et multiplier les actes Ă©crits avec les autoritĂ©s et les entreprises. ParĂ© de ce cĂŽtĂ©, je dois maintenant mâoccuper de lâautre volet de mes travaux sur le Melor : leur financement. Le chantier de Parkhaven mâa prĂ©sentĂ© une premiĂšre facture que je dois rĂ©gler et jâappelle mon caissier Ă Londres. John Short tient parole et mâinvite aussitĂŽt Ă le rejoindre au Croydon Palace HĂŽtel, juste en face de la Cour de Justice, dans la banlieue de Londres oĂč il me remettra lâargent. Mais il sâinquiĂšte :
-Comment comptes-tu sortir une telle somme en argent liquide dâAngleterre ?
-Je me dĂ©brouillerai, jâai lâhabitude. En fait dâhabitude jâappelle aussitĂŽt Gatard pour quâil demande de lâaide Ă son homologue anglais. Il ne peut tout de mĂȘme pas refuser. Quelques jours plus tard, je suis assez satisfait de passer devant les douaniers de lâaĂ©roport dâHeathrow sous la discrĂšte protection de John Hector, lâun des leurs, sans mĂȘme leur montrer la moindre piĂšce dâidentitĂ©. Je nâai mĂȘme pas cherchĂ© Ă dissimuler les liasses de livres sterling serrĂ©es dans une pochette en plastique au fond de mon sac de voyage, puisque pour plus de sĂ»retĂ©, câest John Hector lui-mĂȘme qui portait mon sac. Sous lâimpulsion de Ralf, les travaux ne prennent pas de retard et je peux bientĂŽt communiquer avec exactitude Ă John Short la date oĂč le Melor sera prĂȘt Ă appareiller. Il me donne alors plus de dĂ©tails sur lâopĂ©ration que je vais mener et, brusquement, je comprends pourquoi les Anglais sâintĂ©ressent tant Ă lui :-Marc, tu pars dĂšs que le bateau est parĂ©. Tu vas charger une tonne de cocaĂŻne aux CaraĂŻbes que tu livreras Ă des gens de lâIRA. Câest urgent, ils ont besoin dâargent, et moi aussi. Nous avons dĂ©jĂ perdu trop de temps. Je te prĂ©ciserai le programme plus tard. Pour lâinstant je peux juste te dire que tu dĂ©chargeras prĂšs dâOban, en Ăcosse. Tu peux aller repĂ©rer les lieux et chercher le site qui te convient. Tiens-moi au courant. Je sens que Short ne tient pas Ă en dire plus pour le moment mais je lâinterroge tout de mĂȘme car lâinformation quâil vient de me donner sans la moindre prĂ©caution me paraĂźt Ă©norme :
-John, lâIRA donne dans le trafic de drogue ?
–Allons Marc, tu nâes pas naĂŻf, ça coĂ»te cher la clandestinitĂ©. A ton avis, ils vivent de quoi ? Des dons des militants ? Et les armes, les bombes, ça pousse dans les champs comme les salades ? Au revoir Marc, je te rappelle.
AprĂšs le GAL en Espagne, lâIRA en Irlande⊠DĂ©cidĂ©ment les trafics de drogue ne profitent pas quâaux dealers des banlieues et je me pose des questions sur la volontĂ© de certains Ătats dây mettre un terme. Pour alimenter certaines caisses noires quoi de plus anonyme et discret quâune livraison dans un charmant petit port ? Pas de paperasse, pas de trace, pas de TVA et le contribuable nâest mĂȘme pas flouĂ©âŠEn tout cas jâai la certitude que je viens de franchir un palier. Je naviguais en eaux troubles, je plonge en eaux profondes.
Christian Gatard
Christian Gatard, le patron de la DNRED de Nantes émet un long sifflement lorsque je lui révÚle mon information:
–CâĂ©tait donc ça, les British se doutaient que par Bob Mills, puis John Short, ils allaient remonter jusquâĂ lâIRA. Je comprends mieux, il ne sâagit plus seulement de saisir des stups mais surtout de coincer salement des indĂ©pendantistes irlandais. Câest une toute autre dimension.

Bobby Mills
Avec Christian je ne cherche pas Ă jouer lâoisillon tombĂ© du nid: depuis le temps, je suppose quand mĂȘme que les flics anglais se doutent bien que lâIRA ne vit pas dâoboles ?
– Câest certain. Tu vois bien quâils ne pistaient pas Mills par hasard. Mais, entre savoir et prouver, il y a un grand vide juridique.
Je constate encore que tous les mouvements clandestins du monde, quâils soient de droite ou de gauche, nâexistent que par les trafics, mais que le lien entre la drogue et le financement du mouvement nâest jamais Ă©vident, sans compter que, bien souvent, la politique vient encore compliquer les choses. MĂȘme trĂšs riches, les Ătats nâaiment pas mettre la main Ă la poche, alors, si leurs protĂ©gĂ©s peuvent subvenir Ă leurs besoins, ils ferment pudiquement les yeux sur les mĂ©thodes et, Ă©ventuellement, donnent mĂȘme un petit coup de pouce. Ce qui ne les empĂȘche pas, parallĂšlement, dâengloutir des sommes colossales dans la lutte contre les trafics Ă grand renfort de beaux discours et de bonnes intentions.Tous les policiers, tous les douaniers du monde sont dâaccord sur ce point, ce qui ne les empĂȘche pas de traquer les trafiquants pour la plupart dâentre eux avec pugnacitĂ©, conviction, voire avec courage, ce qui est dâautant plus admirable. Pour lâheure câest ce que font les douaniers de Nantes et ceux de Londres, les HM Customs excise officers.

George Atkinson
En apprenant que je vais livrer pour lâIRA, le contrĂŽleur George Atkinson sâautorise une sorte de glapissement qui doit traduire chez lui une intense euphorie, et propose immĂ©diatement de mettre lâun de ses hommes Ă ma disposition pour aller repĂ©rer les lieux de la livraison.
Un rendez-vous est prĂ©vu Ă lâambassade de France, dans le bureau de lâattachĂ© des Douanes, Marc Lerestre, pour monter lâopĂ©ration. Nicole, la secrĂ©taire de la DNRED de Nantes mây accompagne pour reprĂ©senter le service et ramener quelques documents confidentiels que Lerestre doit lui remettre. Il fait gris et il pleut
lorsque nous arrivons devant le Kingâs Gate House, 115 High Holborne, annexe de lâambassade de France. Dans le hall, Marc Lerestre discute dĂ©jĂ avec un officier des Douanes anglais, John Hector. Câest lui qui va nous accompagner en Ăcosse. Les prĂ©sentations effectuĂ©es, nous montons dans le bureau de lâattachĂ© des Douanes qui a dĂ©jĂ Ă©talĂ© une carte des cĂŽtes Ă©cossaises sur une table ronde. John Hector pointe tout de suite son doigt sur le golfe de Murray, Ă lâouest, et le canal CalĂ©donien qui relie la cĂŽte ouest Ă la cĂŽte est de lâEcosse. Câest dans cette zone que lâon mâa demandĂ© de livrer et câest donc lĂ oĂč nous allons nous rendre demain. Je loue une voiture Ă mon nom Ă lâaĂ©roport de Glasgow et jâinscris John Hector comme conducteur parce que je nâai pas l’habitude de la conduite Ă gauche. Un tout petit dĂ©tail qui me lie par contrat aux douanes anglaises et scelle notre coopĂ©ration.
Kingâs Gate House, 115 High Holborne
Pour mes trois compagnons de voyage, notre sĂ©jour Ă©cossais se transforme bien vite en circuit touristique. Ne connaissant rien aux manĆuvres que je vais avoir Ă exĂ©cuter, ils ne me sont dâaucune utilitĂ©. Aussi, la plupart du temps, je leur laisse la voiture, prĂ©fĂ©rant prospecter les ports et longer les cĂŽtes seul et Ă pied.
Nous restons trois jours sur le secteur et je fixe mon choix sur un tout petit port assez isolĂ©, prĂšs dâOban, face auquel je pourrai mouiller sans trop attirer lâattention. Un Zodiac viendra prendre la marchandise et la mĂšnera jusquâĂ un camion garĂ© le long du canal CalĂ©donien. La suite ne me regarde plus, elle concerne John Hector qui mâassure que son service nâa encore rien prĂ©vu. Le repĂ©rage est terminĂ©, je rentre Ă Rotterdam.
Pas pour longtemps. Je reçois trÚs vite un appel téléphonique de John Short. Je dois partir à Dublin

immĂ©diatement et prendre une chambre dans un hĂŽtel dont il me donne le nom. Puis il mâindique un jour, et lâheure exacte Ă laquelle je devrai me trouver au bar de cet hĂŽtel. Câest concis. Au jour dit, Ă lâheure dite, je suis Ă mon poste. Jâai repĂ©rĂ© le tĂ©lĂ©phone posĂ© au bout dâun assez joli bar en bois et je me suis installĂ© Ă la table la plus proche en commandant une « lager beer ». Cet instant mâexcite, mais en mĂȘme temps je pense que tout cela nâest quâun jeu. Ce tĂ©lĂ©phone que je fixe intensĂ©ment ne peut pas sonner, on ne voit cela que dans les filmsâŠEt pourtant il sonne. IncrĂ©dule, je refuse de regarder le barman, qui fait rĂ©pĂ©ter un nom pour la troisiĂšme fois, et jâaccroche mon regard sur le programme dâun singing-pub affichĂ© en face de moi entre un jeu de flĂ©chettes et une vieille publicitĂ© pour la Pelforth.
– Mister FiĂ©vet ?
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Souvenir, souvenir, en effet… Dommage que ça ne soit pas allĂ© plus loin, le coin Ă©tait trĂšs chouette et l’Ă©colo-tourisme un bon plan…
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