BIRMANIE (Drogue): quel avenir ?

Champ d'opium en Birmanie

La Birmanie est une des plaques tournantes du trafic de drogue en Asie du Sud-Est. Avec le Laos et la Thaïlande, elle fait partie du triangle d’Or, qui a longtemps été le lieu de production de l’opium et de l’héroïne, jusqu’à ce que l’Afghanistan devienne une place forte de la production. C’est dans l’État Shan que se concentre quasiment toute la culture illégale du pavot dans le pays, qui reste le deuxième plus grand producteur mondial d’opium.

La méthamphétamine, le nouveau fléau birman

Les autorités birmanes ont saisi en 2016 un nombre record de comprimés de méthamphétamine, la production de cette drogue de synthèse progresse très rapidement dans le pays et les trafics continuent d’augmenter avec un développement de la consommation locale, véritable défi pour les forces de police. En 2017, plus de 98 millions de comprimés de méthamphétamines ont été interceptés contre 50 millions en 2015. 2017 fut en effet une année record. En début d’année, 4,2 millions de comprimés de méthamphétamine ont été trouvés par la police dans un monastère. Puis peu de temps après, une autre affaire, encore plus importante, avec la saisie pour 37 milliards de kyats d’héroïne et de méthamphétamine. La drogue avait été découverte à l’intérieur d’un conteneur dans une zone industrielle de Mandalay. Les autorités avaient alors mis la main sur 82 kilogrammes de méthamphétamine, 24 kg d’héroïne et 15 kg d’opium. Ou encore la saisie de vingt millions de comprimés de méthamphétamine dans la ville de Tachileik dans l’Etat Shan, à la frontière de la Thaïlande. Mais l’année 2018 commence également fort puisque les autorités birmanes ont mis la main sur plus de 30 millions de pilules de méthamphétamines dans l’État Shan. En plus des pilules, les autorités ont également saisit 1,7 tonne de cristaux de méthamphétamines et 502 kilos d’héroïne. Le tout portant la valeur totale de cette saisie à  54 millions de dollars américains, soit le cinquième des saisies de 2017. C’est, pour le moment, la plus grande saisie de drogue de l’histoire du pays.

Un comprimé de méthamphétamine coûte quelques dollars, mais la drogue se revend ensuite bien plus chère, une fois expédiée hors des frontières birmanes. Le pays est depuis longtemps touché par le problème de la drogue devenant le premier producteur d’amphétamine au monde.  Mais afin de montrer sa détermination à lutter contre le trafic de drogue, la  Birmanie et son voisin thaïlandais font preuve de leur engagement contre ce juteux trafic en sanctionnant de peines lourdes les trafiquants, surtout les petits qui sont ceux qui se retrouvent le plus souvent emprisonnés…

Face à cette pandémie, plusieurs organisations locales essaient de mettre en place des centres de désintoxication mais le manque de budget et de moyens ne leur permettent pas de lutter efficacement ni même à mener à terme les traitements et le suivi des patients.  C’est le cas de Kutkai, dans le Kachin, où il existe plusieurs camps de désintoxication plutôt rudimentaires.  Certains habitants ont décidé de faire justice eux-mêmes en formant de petites milices anti-drogue qui s’attaquent directement au trafic. Armés de bâtons et de menottes, ils chassent les dealers de la région. La police locale les aide également même si parfois elle préfère  regarder ailleurs.

Un trafic important

La culture du pavot a doublé depuis 2006 et les régions frontalières sont connues pour la production de drogue, principalement dans l’État Shan qui représente 90% de la production d’opium du pays.  Il est en effet très fréquent, lors de saisie de pilules de méthamphétamines, de voir celles-ci estampillées « 999 ou « WY », deux des logos des laboratoires des trafiquants de l’ethnie Wa, basés dans le nord-est du pays. Le groupe rebelle y contrôle un territoire gardé par une vraie armée qui lui permet de se financer par le trafic de drogue, notamment l’opium. Les Wa font partie des 135 groupes ethniques officiellement reconnus en Birmanie et représentent 800 000 habitants.

En 2013, le triangle d’or perdit un de ses barons de la drogue, Lo Hsing Han surnommé « le parrain de l’héroïne » birman qui était l’un des parrains du commerce de la drogue dans la région, au point d’être considéré comme le plus gros trafiquant d’héroïne au monde. Devenu un soutien financier important de la junte militaire de l’époque, qui escortait ses convois de drogue à travers la forêt birmane, Lo Hsing Han était également un homme riche et influent de Birmanie. Un article publié en 2001 dans le quotidien The Guardian, décrit les différentes tortures subies par le prince birman de l’ethnie Wa qui s’opposait au trafic de ce « Monsieur Héroïne ». Lo Hsing Han ne faisait pas que dans la drogue puisque, début des années 90, il fonde, en famille, « Asia World », qui devient rapidement un conglomérat investissant dans la construction d’autoroutes, d’hôtels de luxe, dans une chaîne de supermarchés etc. Après la disparition de ce parrain, son empire a perduré grâce à une descendance  importante.

Depuis la fin de la junte militaire et l’élection de la NLD au pouvoir, la surface totale occupée par les cultures d’opium en Birmanie a considérablement diminuée en 2017, passant de 55 500 hectares enregistrés en 2015 à 41 000 hectares, soit une baisse de 25% selon l’enquête sur l’opium en Birmanie 2017 publiée par l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Les réductions les plus importantes ont été visibles dans l’État Shan oriental avec une baisse de 37% et dans l’État Shan du Sud avec une baisse de 29%. Toutefois, le rapport révèle également que bien que des progrès aient été faits, les États Shan du Nord et Kachin ont vu des réductions de moins de 3% et 7%, ce qui représente sur le terrain une baisse de seulement 600 hectares au total. Le rapport confirme à nouveau le lien entre conflit et opium en Birmanie, et il confirme également que la culture et la production se sont maintenues à des niveaux similaires dans les zones peu sûres où des groupes armés sont actifs.

Le gouvernement reconnaît que des efforts supplémentaires restent à faire pour répondre de la manière la plus efficace possible aux volumes élevés d’opium, d’héroïne et autres drogues produites en Birmanie. Selon le ministre des Affaires intérieures birman,  le gouvernement birman continuera d’appuyer les programmes fournissant des solutions alternatives aux communautés qui produisent de l’opium ainsi qu’en accentuant la collaboration avec les pays limitrophes dans cette lutte contre la drogue.

source: https://lepetitjournal.com/birmanie/drogue-quel-avenir-pour-la-birmanie-225050

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BIRMANIE (triangle d’or): Rangoun croît au milieu du trafic d’opium

Mis en ligne le 17.12.2015

Julie Zaugg et Clément Bürge Birmanie

Clément BürgeLe chemin de boue rouge zigzague entre les plantations de gingembre, d’avocats et de mangues.

Au-dessus: la crête des montagnes bleutées de l’Etat Shan, au nord-est de la Birmanie. En contrebas: les toits de tôle des maisons en bambou tressé du village de Ho Hwait, scintillants sous le soleil. Et, au détour d’un col, un vallon, couvert de pavots à opium. Les petites tiges vertes aux feuilles crénelées s’étalent à perte de vue, au milieu d’une forêt d’épis qui ont noirci sur leur tige.

«Le maïs sert à cacher les plantations de pavot», signale Hnin Sandar, une habitante de ce village où tout le monde cultive l’opium. Après la floraison, la sève violette contenue dans le bulbe du pavot sera récoltée à la main, puis séchée sous forme de boule.

Planté au bout d’une route en gravier qui serpente entre les rizières et les forêts de bambou, à une heure et demie de la ville la plus proche, Taunggyi, le village de Ho Hwait se situe dans la «zone noire», c’est-à-dire en territoire Pa-O, un groupe tribal armé qui contrôle une partie de l’Etat. Et se trouve aussi au cœur du Triangle d’or. Une région à cheval sur la Birmanie, la Thaïlande, le Laos et la Chine, qui génère une bonne partie de l’opium mondial.

La production de la pâte brune qui sert de matière première à l’héroïne a explosé ces dernières années. En 2014, la Birmanie en a généré 670 tonnes, contre 320 tonnes en 2006. Le pays est aujourd’hui le deuxième producteur mondial d’opium derrière l’Afghanistan.

La culture de cette plante psychotrope a déjà une longue histoire dans cette partie du monde. «Ce sont les troupes du parti politique du Guomindang, réfugiées dans le nord de la Birmanie après la prise de pouvoir par les communistes chinois en 1949, qui l’ont introduite», détaille Sai Lone, un humanitaire originaire de l’Etat Shan qui travaille pour Swissaid. Au départ de ces troupes, ce sont les minorités ethniques Wa et Kokant, en lutte contre le régime militaire birman, qui se sont emparées d’une partie du trafic de l’opium, comme l’ont fait, de leur côté, les milices créées par le gouvernement pour lutter contre les insurgés.

Cet équilibre précaire a été rompu au début des années 2000, quand les Wa et les Kokant, mis sous pression par Pékin, ont décrété une suspension de la culture du pavot, faisant ainsi chuter la production d’opium. Pas pour longtemps. «Ces interdictions ont alors engendré une migration des régions frontalières avec la Chine vers le sud de l’Etat Shan», raconte encore Sai Lone. La culture d’opium y a repris de plus belle dès 2006, cette fois dans les zones sous contrôle Shan et Pa-O.

Opium ou café?

Dans le village de Ho Hwait, plusieurs femmes se sont rassemblées dans une salle revêtue de linoléum bleu. Orné d’un petit temple bouddhiste, devant lequel sont posées des offrandes, cet espace sert de lieu de rencontre aux habitants. Assises en tailleur à même le sol, les femmes débattent du choix de remplacer une partie de l’opium par du café, sous l’égide d’un projet pilote de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime. «Il va falloir attendre encore deux ans avant que le café, planté en 2014, ne génère des profits, fait remarquer Hnin Sandar. En attendant, nous devons manger.»

Ces populations, qui pratiquent une agriculture de subsistance sur des coteaux escarpés à plus de 1500 mètres d’altitude, sont extrêmement pauvres. «Elles parviennent à faire pousser de quoi se nourrir durant huit mois de l’année, ensuite elles doivent générer de l’argent pour acheter à manger pour les quatre mois restants», souligne Akiko*, une travailleuse humanitaire japonaise.

Pour ces populations, la culture du pavot à opium représente plusieurs avantages: il pousse aisément, même en altitude, dans les sols de mauvaise qualité. Et l’opium peut être stocké durant de longs mois avant d’être monnayé petit à petit. Vendu en portion de 1,6 kilo valant de 600 000 à 1 million de kyats (entre 630 et 720 francs), il est facile à transporter. «Certains villages se trouvent à cinq jours de marche du prochain marché», précise Akiko.

«La plupart de ces paysans dépendent de l’opium pour 40 à 50% de leurs revenus, souligne Jochen Wiese, responsable du projet de substitution de café de l’ONU. Cela leur permet de gagner environ 1200 dollars par an.» Ce grand Allemand flegmatique aux airs de Bill Murray a passé vingt-huit ans à convaincre les cultivateurs de coca au Pérou de passer au café. Il veut réitérer l’exercice en Birmanie.

Dans la salle communautaire de Ho Hwait, les visages des femmes se sont subitement refermés. La discussion a pour objet les trafiquants qui viennent leur acheter l’opium. Qui sont-ils? «Je ne sais pas: ils viennent la nuit, nous ne voyons pas leur visage», lâche Ma Nang Kyu, une villageoise.

Des trafiquants protégés

«Les acquéreurs sont en général des hommes d’affaires locaux qui ont un pied dans l’économie formelle et un pied dans les trafics en tout genre: opium, méthamphétamine, jade, teck», note Patrick Meehan, un chercheur britannique qui s’apprête à publier une thèse sur ce sujet. La récolte d’opium est ensuite transformée en héroïne dans des laboratoires de fortune, puis acheminée de l’autre côté de la frontière chinoise, à pied et à dos de mules.

Elle arrive dans la province du Yunnan, frontalière de la Birmanie, puis est distribuée dans le reste du pays par des groupes liés aux triades de Hong Kong ou de Taiwan. «La demande a explosé en Chine ces dernières années, 90% de l’opium birman y est exporté», fait remarquer Tom Kramer, un expert de la drogue basé en Birmanie. L’Empire du Milieu compte désormais 1,3 million d’héroïnomanes.

Rien ne distingue le bureau de l’Armée de l’Etat Shan du Sud (SSA-S) des autres maisons qui bordent cette ruelle tranquille de Taunggyi, si ce n’est les barbelés qui l’entourent et le drapeau rouge orné d’un fusil et d’un sabre qui flotte sur le toit. A l’intérieur, le général Sai Oo sirote un thé sucré assis sur un grand canapé en similicuir gris, un talkie-walkie à la main. Ce groupe armé fondé en 1995 est l’une des principales factions ethniques en lutte contre le régime militaire.

«Le gouvernement protège les trafiquants et permet à l’héroïne de passer la frontière, dénonce le général. Lorsqu’il procède à des arrestations, ce n’est que du menu fretin, jamais les gros poissons.» La plupart des soldats ne reçoivent pas de salaire de l’Etat central et se financent en soutirant des pots-de-vin aux cultivateurs d’opium et aux trafiquants. Plusieurs observateurs locaux disent avoir vu des convois de l’armée accompagner les chargements de drogue jusqu’à la frontière.

Les factions rebelles, comme la SSA-S, et les milices progouvernementales ne sont pas non plus des oies blanches. «Ces formations récoltent un impôt auprès des cultivateurs d’opium dans les zones sous leur contrôle», détaille Tom Kramer. Cette taxe peut atteindre 20 millions de kyats (14 400 francs) par village et par saison.

Baron de la drogueHLEDAN CENTER, Rangoun Le complexe comprenant un centre commercial et des bureaux a été construit par l’entreprise Asia World, un conglomérat fondé par le baron de la drogue Lo Hsing Han et dirigé par son fils, Steven Law.

Le Hledan est l’un des centres commerciaux les plus chics de Rangoun. Une boutique Tissot y côtoie de petites échoppes vendant des nids d’hirondelle, des bracelets en jade et du thé à bulles. Des enfants sillonnent les couloirs, perchés sur des éléphants à roulettes électriques.

C’est l’une des dernières œuvres d’Asia World, un conglomérat fondé en 1992 par Steven Law. Cet homme d’affaires discret de 57 ans est le fils du baron de la drogue Lo Hsing Han, décédé en 2013. Ce dernier «avait reçu une concession de la part de l’ex-premier ministre birman Khin Nyunt lui permettant de pratiquer la culture et le trafic d’héroïne», selon un câble diplomatique américain publié par WikiLeaks. En 2008, les Etats-Unis l’ont accusé d’avoir, avec son fils, monté «un empire de la drogue».

Asia World se trouve derrière les principaux projets immobiliers de Rangoun. La firme a construit l’aéroport de la ville et l’exploite. On lui doit aussi le principal port de Rangoun, le Traders Hotel, un établissement de luxe, ainsi que la chaîne de supermarchés Asia Light. Elle a également construit un pipeline gazier et pétrolier qui relie la Birmanie à la Chine, et une bonne partie de Naypyidaw, la nouvelle capitale créée par le régime militaire en 2005.

Asia World n’est pas le seul conglomérat né de l’argent de la drogue à avoir investi dans l’économie birmane. A Rangoun, le coût moyen d’un appartement a augmenté de 600% en dix ans. A près de 750 dollars en moyenne le mètre carré, la location d’un logement y coûte plus cher qu’à Bangkok. «Cette bulle immobilière est alimentée par l’argent du trafic, précise Tom Kramer. La plupart des acquisitions se font en cash, sans reçu et à des prix défiant toute logique.»

Blanchiment dans l’immobilier

Sachant que la Birmanie produit environ 70 tonnes d’héroïne par an, les profits générés par ce trafic pourraient atteindre 2 milliards de dollars par an. «Cet argent a servi de capital de départ pour toute une série d’entreprises birmanes créées par des hommes d’affaires impliqués dans le trafic de drogue, explique Patrick Meehan. Ils ont par la suite utilisé ces firmes pour blanchir les profits tirés d’activités illicites en les investissant dans des projets immobiliers.»

Shwe Taung, une entreprise créée en 1990 par Aik Htun, un homme d’affaires shan que les Etats-Unis ont dans leur collimateur en raison de ses liens avec le trafic d’héroïne, en fait partie. La firme a construit un mall à Rangoun appelé Junction Square, des bureaux, des hôpitaux et une école. L’homme de 67 ans se trouve encore derrière Asia Wealth Bank, un établissement dont la licence a été révoquée en 2005 en raison de ses activités de blanchiment d’argent.

Le Hong Pang Group, créé par Wei Hsueh-kang, un ex-associé du baron de la drogue Khun Sa recherché par la justice américaine, a pour sa part construit une partie de l’autoroute Rangoun-Mandalay. Le milicien Kyaw Myint se trouve quant à lui derrière la banque Mayflower, accusée de blanchiment d’argent aux Etats-Unis et fermée par l’Etat birman en 2005. Il se concentre aujourd’hui sur sa société immobilière Chin Su et ses usines de papier. En 2010, il a été élu au Parlement régional de l’Etat Shan, aux côtés de cinq autres trafiquants, sous les couleurs du parti de la junte militaire, l’USDP.

L’aéroport de Rangoun est un étrange pot-pourri architectural. Le rectangle tout de verre et d’acier du terminal international trône à côté d’une pagode dorée d’où partent les vols domestiques. Construit par Asia World en 2007 pour 13,3 millions de dollars, il sera bientôt assorti d’un nouveau terminal. Il pourra alors accueillir 6 millions de passagers par an. Cela rapportera 120 millions de dollars par an au conglomérat de Steven Law, rien qu’en taxes de passagers.

* Prénom d’emprunt.

http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/rangoun-cro%C3%AEt-au-milieu-du-trafic-d%E2%80%99opium

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