En exclusivitĂ©, l’interview de Dominique Bucas, directeur de Seacop par Victor Mendez Sanguos de Narcodiario (première partie)

Victor Mendez Sanguos de Narcodiario
SEACOP vise à contribuer à la lutte contre le trafic maritime illicite et les réseaux criminels associés sur l’axe transatlantique, dans le respect des droits de l’Homme.
Expliquez-nous, de manière générale, quel est le rôle de Seacop ?
Elle a Ă©tĂ© fondĂ©e en 2010 pour lutter contre le trafic international de cocaĂŻne. Cela a commencĂ© en Afrique de l’Ouest. Dès lors, en diffĂ©rentes phases, le projet a traversĂ© les CaraĂŻbes et atteint l’AmĂ©rique. Nous couvrons 30 pays très divers. Nous avons le BrĂ©sil et la Gambie, nous avons la Colombie… Il faut d’abord voir de quoi il s’agit. S’il s’agit du trafic de drogue, notamment de cocaĂŻne, s’il s’agit, ces derniers temps, du trafic de bois…, mais derrière tout cela, il y a beaucoup de variables. Comment les drogues sont transportĂ©es, qui les manipule, quels sont les itinĂ©raires, les changements et les tendances. Nous les avons vu opĂ©rer dans diffĂ©rents pays des deux cĂ´tĂ©s de l’Atlantique. Il y a une « fashion week » du trafic de drogue et chacun doit ĂŞtre conscient de l’image globale pour pouvoir apporter une rĂ©ponse adaptĂ©e. Il y a des choses qui marchent et d’autres qui ne marchent pas. La première chose est de partager les connaissances. La deuxième tâche de Seacop est de crĂ©er des Ă©quipes de renseignement maritime sur l’immatriculation des navires. La Colombie le sait, le BrĂ©sil le sait, mais d’autres pays ne le savent pas, et nous devons leur apprendre, par exemple, Ă inspecter un bateau. C’est super compliquĂ©. MĂŞme sur un petit voilier, il y a des cachettes oĂą se cache la cocaĂŻne. Cela s’enseigne, cela se partage entre les pays. Comment faire du profilage. Comment allons-nous savoir qu’un navire est suspect ? Il faut mĂ©langer les informations, il faut rĂ©flĂ©chir. Il faut avoir le nez du policier ou du douanier, qui comprend qu’un itinĂ©raire puisse ĂŞtre Ă©trange, par exemple pour un bateau de pĂŞche. Nous avons un noyau qui lui est dĂ©diĂ©. Nous formons Ă©galement des formateurs, afin qu’Ă l’avenir, les collaborateurs locaux puissent former leurs propres collègues ou ceux des pays voisins, dans une perspective de durabilitĂ©. Et la troisième chose que nous faisons est de gĂ©rer les opĂ©rations. Nous n’avons pas la capacitĂ© juridique d’intervenir, mais nous avons la capacitĂ© d’organiser le processus, d’unir certains pays avec d’autres, de mener une opĂ©ration dans laquelle ils Ă©changeront des informations, se rencontreront et obtiendront des renseignements opĂ©rationnels.
Nous disposons de bons renseignements, mais pas des moyens de faire le job derrière.. Nous devons donc tout planifier pour faire le meilleur travail possible.
Quelle est la principale menace à la sécurité dans l’Atlantique ?
La principale menace dans l’Atlantique est le trafic de cocaĂŻne, mais je ferai deux nuances. Le premier est le flux habituel de l’AmĂ©rique vers l’Europe, en passant par l’Afrique. La circulation n’est pas toujours directe. 60 Ă 70 pour cent des trafics illicites documentĂ©s transitent par l’Afrique et ne peuvent ĂŞtre contrĂ´lĂ©s faute de moyens. Cela donne aux dirigeants du narco-business une plus grande possibilitĂ© d’ouvrir la gamme, d’effectuer des transferts et de modifier la chaĂ®ne de transport. La première nuance concerne le trafic de cocaĂŻne d’Ouest en Est qui peut emprunter diffĂ©rentes routes. Deuxièmement, inversez le trafic. Aujourd’hui, on sait qu’il existe un trafic de haschisch de l’Afrique vers l’AmĂ©rique et un Ă©change contre de la cocaĂŻne, car le prix Ă l’origine est le mĂŞme. Ce trafic inversĂ© inclut aussi les prĂ©curseurs, ainsi que le trafic de tabac, qui constitue un outil très intĂ©ressant pour les trafiquants de drogue afin de blanchir leurs avoirs. La troisième nuance est qu’aujourd’hui, et elle est liĂ©e Ă la deuxième, il existe d’autres trafics. Le trafic de bois par exemple, qui ne va pas vers l’Europe, mais majoritairement vers la Chine. C’est très douloureux pour les pays d’AmĂ©rique. Chaque annĂ©e en Colombie, la superficie Ă©quivalente Ă Bogotá est dĂ©boisĂ©e. C’est Ă©norme. C’est un trafic contre l’environnement. A cela, il faut ajouter le trafic d’ĂŞtres humains, de ressources naturelles, d’armes… Le trafic de cocaĂŻne reste la principale menace, mais il est dĂ©sormais mĂŞlĂ© aux autres trafics et routes.
« 60 à 70 pour cent des trafics illicites documentés transitent par l’Afrique et ne peuvent être contrôlés faute de moyens »

Les saisies ont diminuĂ© en 2024 d’environ 40 pour cent par rapport Ă 2023, oĂą tous les records avaient Ă©tĂ© battus, si l’on parle de cocaĂŻne, mais le prix reste stable. Qu’en pensez-vous ?
Je voudrais rĂ©pondre que l’Ă©valuation est positive, mais, d’abord, il reste quelques mois avant la fin de l’annĂ©e. Pendant la pĂ©riode des ouragans, au moins dans les CaraĂŻbes, il y a moins de transports en raison de ce risque. Nous verrons ce qui se passera d’ici dĂ©cembre. En revanche, des saisies importantes ont eu lieu. Au Portugal, par exemple. En France aussi, 10 tonnes ont Ă©tĂ© saisies dans les CaraĂŻbes, en Guyane il y en a eu deux importantes… Il y a aussi des petites saisies. Cela m’amène Ă deux conclusions. La première, c’est qu’il existe des bandes très solides qui font de belles expĂ©ditions. Et bien sĂ»r, on ne peut pas tout saisir. De gros arrivages y transitent. Il y a une augmentation des quantitĂ©s en gros et une diversification, pour une multitude de raisons, des expĂ©ditions en petites quantitĂ©s. Il est possible que les chiffres diminuent, mais nous attendrons la fin de l’annĂ©e. Il faut aussi voir que la qualitĂ© du produit augmente, avec le mĂŞme kilo de cocaĂŻne on peut faire plus de doses.
« Il existe une route de trafic de haschisch vers l’Amérique et un échange contre de la cocaïne, car le prix est le même »
Il existe de petits ports, comme celui de MarĂn, Ă Pontevedra, oĂą il n’y a mĂŞme pas de scanner de surface. Les trafiquants de drogue parient-ils sur eux ?
C’est une image que j’aime utiliser. Lorsque vous allez aux toilettes et que vous pressez le savon avec une main mouillĂ©e, le savon s’Ă©chappe. MĂŞme si vous avez beaucoup de force dans votre main, elle sautera ailleurs. C’est ce qui arrive avec la drogue. Nous avons besoin d’une coopĂ©ration importante Ă saisir Ă deux mains. Le trafiquant de drogue, s’il voit une meilleure affaire, pariera lĂ -dessus. Si demain il leur est plus intĂ©ressant de vendre des zamburiñas galiciennes, ils le feront. De plus, ils y vont facilement. LĂ oĂą il y a un Ă©cart, ils y vont. Et les petits ports sont pour eux une opportunitĂ©. C’est très sĂ»r. Lorsqu’il n’y a pas de surveillance, il est plus facile de faire sortir les stupĂ©fiants. Les saisies se multiplient en Galice, en France, au Havre, ou dans d’autres ports et mĂŞme si les cargaisons sont de plus faible tonnage, le marchĂ© est approvisionnĂ©.
Bucas, lors d’une opĂ©ration – Narcodiario
Passons Ă l’AmĂ©rique du Sud. Quels sont les points qui vous prĂ©occupent le plus ?
Ă€ l’heure actuelle, l’endroit le plus dĂ©licat est l’Équateur. J’ai eu la chance d’y mener un projet de dĂ©cembre Ă juin. En Colombie, les mesures de sĂ©curitĂ© se sont renforcĂ©es et les trafiquants de drogue parient sur la porte Ă cĂ´tĂ©, oĂą règne un système parfaitement chaotique pour faire leurs affaires. Il y a une faiblesse importante. Le trafiquant de drogue cherche un vecteur de transport, et s’il existe une activitĂ© lĂ©gale, il rĂ©ussit bien. S’il n’y a pas d’affaires lĂ©gales, vous ne pouvez pas cacher la marchandise. Ils se dĂ©brouillent très bien avec les bananes, 5 000 conteneurs de bananes par semaine quittent l’Équateur. C’est Ă©norme. Une autre raison est son Ă©conomie, qui est dollarisĂ©e, ce qui facilite l’Ă©change de marchandises contre de l’argent. C’est le pays d’exportation le plus important. Deuxièmement, il faut ĂŞtre prudent avec le Suriname et la Guyane, qui sont des portes d’entrĂ©e vers l’Europe, pour deux raisons. L’une est bien sĂ»r la jungle, car elle est impossible Ă surveiller, dans la zone frontalière avec le Venezuela. Le système politique du Suriname est très compliquĂ©, et ces deux pays connaissent une croissance brutale de leur PIB Ă cause du pĂ©trole. Donc, il y a des casinos, des investissements, ils sont très bons pour blanchir de l’argent. Aujourd’hui, l’Équateur, le Suriname et la Guyane, et demain, je crains que le PĂ©rou ne devienne Ă©galement un exportateur de cocaĂŻne. Elle est dĂ©jĂ productrice et il faut surveiller de près le port de Chancay, en cours de construction par la Chine.

» Je crains que le PĂ©rou ne devienne un exportateur majeur de cocaĂŻne grâce au nouveau port de Chancay que les Chinois sont en train de construire. »
La dynamique dans la région peut beaucoup changer en raison des liens avec ce pays et de l’importance du trafic maritime légal qui le traversera.
« L’Équateur exporte 5 000 conteneurs de bananes par semaine. « C’est parfait pour les trafiquants de drogue. »
Quelle est l’importance de l’Espagne dans Seacop ?
Seacop est un projet destinĂ© aux pays d’origine et nous ne formons pas les pays de l’UE, mais nous travaillons beaucoup avec l’Espagne. Mon coordinateur pour l’AmĂ©rique est un policier espagnol (Alfredo DĂaz) et nous travaillons main dans la main avec le parquet espagnol de Madrid. De lĂ , ils gèrent le rĂ©seau ibĂ©ro-amĂ©ricain de procureurs, il y a une grande relation. Nous avons un rĂ©seau de formateurs de la police espagnole qui viennent former nos Ă©quipes et nous crĂ©ons des liens. Ces jours-ci, je suis Ă Carthagène (Colombie) pour le lancement de l’initiative GRES-PORTS (Groupe d’intervention spĂ©cial-Ports), et viendront le procureur spĂ©cialisĂ© de Valence et le responsable de l’initiative Empact, tous deux espagnols. Nous avons un excellent lien avec l’Espagne. Nous constatons que l’Espagne et la Galice continuent d’être des entrĂ©es très importantes pour approvisionner le marchĂ© europĂ©en.
Pouvez-vous expliquer les raisons ?
Il existe de nombreuses entrĂ©es de cargaisons de cocaĂŻne en Espagne car il existe en Galice une certaine tradition consistant Ă gagner de l’argent avec des choses qui ne sont pas lĂ©gales. De plus, la structure du littoral facilite l’entrĂ©e de marchandises illĂ©gales. Le trafic de cocaĂŻne en provenance d’Afrique passe par les cĂ´tes, c’est une autre raison. La troisième raison est l’augmentation de la surveillance dans les ports du nord, qui entraĂ®ne une diversification des routes. Une raison de tradition, une raison d’itinĂ©raire et une raison de diversification. De plus, des bateaux rapides relient dĂ©sormais la Galice Ă l’Afrique. Ces bateaux semi-rigides Ă moteur hors-bord ont Ă©tĂ© retrouvĂ©s Ă trois reprises au SĂ©nĂ©gal. Ils sont capables d’aller très loin pour effectuer le fameux transfert des navires qui traversent l’Atlantique, chargent les marchandises et remontent jusqu’en Galice, par exemple.
Bucas, durante la entrevista / Narcodiario
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