FRANCE 🇫🇷 (Drogues) : augmentation continue du trafic et de la consommation

« Narco-État » : le terme est désormais très répandu pour qualifier un territoire où de colossales sommes d’argent issues du trafic de drogue structurent l’économie criminelle. Cette formule est parfois employée pour désigner certains pays européens, y compris la France, la Belgique et les Pays-Bas.

Certes, au regard des milliards d’euros produits par les entreprises, ces trois pays sont loin d’être des narco-États où tout l’appareil de production serait dédié à une activité criminelle. Il n’en demeure pas moins que le crime organisé est en plein essor en Europe et en France.

La drogue reste le premier facteur d’accumulation de richesse du crime organisĂ©. Quelles sont les raisons qui font de la France un pays situĂ© au cĹ“ur de la majoritĂ© des trafics sur le continent europĂ©en ?

France : augmentation continue du trafic et de la consommation

Pour dresser un Ă©tat des lieux du trafic de drogue, les chercheurs s’appuient sur trois indicateurs : les saisies, les surfaces de production et les enquĂŞtes de consommation. Ces informations peuvent ĂŞtre croisĂ©es avec les dĂ©clarations des trafiquants qui tĂ©moignent devant les tribunaux ou dans des livres.

À l’échelle mondiale, le cannabis est de loin la drogue la plus consommée, mais la consommation de cocaïne augmente de manière significative, le nombre de saisies ayant explosé dans le monde depuis 2014. Le marché de l’héroïne est relativement stable, tout comme celui des drogues de synthèse. La grande nouveauté est l’essor des opioïdes de synthèse.

La situation de la France, notamment en termes d’augmentation des saisies (cf. tableau ci-dessous), est en cohérence avec la géopolitique mondiale des drogues.

Ces 20 dernières annĂ©es, l’offre de cocaĂŻne s’est « dĂ©mocratisĂ©e Â» et a fortement augmentĂ© dans les quartiers urbains populaires comme dans les territoires ruraux. On observe une hausse de la consommation de cocaĂŻne proportionnellement aux autres drogues.

Les prix mĂ©dians de toutes les drogues sont relativement stables, mais la puretĂ© des produits est de plus en plus Ă©levĂ©e. Le cannabis consommĂ© aujourd’hui en France contient 4 Ă  5 fois plus de THC que celui consommĂ© il y a 20 ans. Le nombre de personnes interpellĂ©es pour trafic de stupĂ©fiants en France est en forte augmentation depuis 20 ans (doublement de 2005 Ă  2009). 44 000 personnes ont Ă©tĂ© interpellĂ©es en 2020.

Le secteur de la drogue gĂ©nĂ©rerait en France environ 3 milliards d’euros de gains par an et impliquerait 240 000 personnes pour le seul trafic de cannabis. Un des principaux moyens de distribution des drogues en France demeure le consommateur-revendeur. Une partie d’entre eux constituent une multitude de petits rĂ©seaux d’usagers-revendeurs qui s’approvisionnent via un trafic de « fourmis Â», en particulier aux Pays-Bas ou en Espagne. Le reste de la drogue consommĂ©e en France est acheminĂ©e par des rĂ©seaux criminels qui profitent de la mondialisation de l’économie.

GĂ©opolitique des drogues en France : des contraintes structurelles

Produites au Sud, les drogues sont consommées au Nord. Ni la France, ni la Belgique, ni les Pays-Bas ne sont en capacité de stopper leur arrivée. Le cannabis provient avant tout du Maroc, qui est l’un des principaux producteurs de résine de cannabis au monde. Cette production est un facteur de stabilité sociale dans la région du Rif, traditionnellement rebelle, très pauvre, où le cannabis fait vivre des centaines de milliers de personnes.

La culture du cannabis, une activitĂ© rĂ©pandue au nord du Maroc. Carte Fabrizio Maccaglia, Atlas des mafias, ed. Autrement, 2014, p. 47, CC BY-NC-ND

Si le cannabis marocain arrive si aisément en France, c’est dans une vaste mesure parce que Paris et Rabat ont des intérêts géopolitiques communs dont la préservation se fait au détriment de la lutte contre le trafic. Les forces de l’ordre sont tributaires de ces intérêts géopolitiques qu’elles ne maîtrisent pas. D’une part, une partie de l’élite politique et administrative marocaine est impliquée dans le trafic de drogue à travers des schémas de corruption ; mais, d’autre part, le Maroc est un allié important de la France dans la lutte contre le djihadisme en Afrique du Nord et dans la lutte contre l’immigration clandestine. C’est pourquoi, en dépit d’actions répressives dans les deux pays (éradication des plants de cannabis au Maroc et saisies en France), le trafic de cannabis perdure.

Notons également que, depuis cinq ans, le Maroc est devenu un hub pour la cocaïne, bien qu’il n’en soit pas producteur.

La cocaĂŻne arrive en France par diffĂ©rents moyens. La voie maritime du commerce mondial demeure prĂ©gnante. La drogue voyage par conteneurs, avec la complicitĂ© de sociĂ©tĂ©s de transport ou Ă  leur insu selon la technique du rip off. Les saisies de cocaĂŻne dans le port du Havre sont passĂ©es de 2,8 tonnes en 2019 Ă  3,8 tonnes en 2020 puis 11 tonnes en 2021. Les ballots de cocaĂŻne peuvent aussi ĂŞtre larguĂ©s en mer et rĂ©cupĂ©rĂ©s par des trafiquants, selon une technique mise en place par les clans galiciens dans les annĂ©es 1980.

Aujourd’hui, 15 Ă  20 % du marchĂ© français de cocaĂŻne est alimentĂ© par la Guyane et 55 % des quantitĂ©s de cocaĂŻne saisies Ă  l’entrĂ©e en mĂ©tropole proviennent des Antilles et de la Guyane rĂ©unies. En 2021, le nombre de passeurs interpellĂ©s en Guyane a augmentĂ© de 75 % par rapport Ă  2017 : 608 passeurs avaient Ă©tĂ© interpellĂ©s en 2017, pour 921 kilos saisis, contre 1 065 passeurs et 2 tonnes en 2021. 50 passagers par avion en provenance de Kourou sont potentiellement des « mules Â» !

En outre, le trafic vers la France passe par les zones de stockage mises en place par les trafiquants dans les annĂ©es 2000 en Afrique subsaharienne (500 kilos saisis en 1997, 5 tonnes en 2007), puis dans les CaraĂŻbes. Les trafiquants français installĂ©s dans les CaraĂŻbes ont créé une « autoroute de la cocaĂŻne par voilier Â» comme le dĂ©montrent les saisies de cocaĂŻne depuis 10 ans.

Les zones de transit de la cocaĂŻne dans les CaraĂŻbes et en Afrique. Carte de Pascale Perez, dans Crime trafics et rĂ©seaux, Ellipes, 2012, p. 61.

De nouvelles routes s’ouvrent en envoyant la cocaïne par bateau en Russie et en Ukraine. Cette cocaïne revient ensuite sur le marché occidental par camion, comme en témoignent les saisies de cocaïne impliquant des organisations serbes et monténégrines. La guerre actuelle semble toutefois avoir provisoirement interrompu cette route.

La route « AmĂ©rique du Sud-Europe de l’Est Â» pour livrer la cocaine en Europe de l’Ouest. Carte Pascale Perez dans Crime trafics et rĂ©seaux, ed. Ellipes, 2012, p. 61.

La France est également le terminal de la route de la soie… de l’héroïne. Fabriquée essentiellement en Afghanistan, l’héroïne traverse toute l’Europe pour arriver en France à travers Milan puis la Suisse.

Enfin, en ce qui concerne les drogues de synthèse, le trafic est moins documentĂ© mais il fait l’objet d’un « trafic de fourmis Â», en particulier en provenance des Pays-Bas (et de la province belge du Limbourg) devenus le principal producteur d’ecstasy au monde.

La force des organisations criminelles françaises

L’émergence des organisations trafiquantes des quartiers populaires est confirmĂ©e. Investies dans la vente de tous les stupĂ©fiants soit en gros, soit en dĂ©tail, elles gèrent 4 000 grands points de deal en France dans les grandes mĂ©tropoles comme dans les villes moyennes.

Ces dernières annĂ©es, on observe leur mainmise croissante sur le marchĂ© de la cocaĂŻne, la diversification des produits revendus dĂ©rivĂ©s du cannabis (variĂ©tĂ©s hybrides, huiles, rĂ©sines, concentrĂ©s) et le recours de plus en plus frĂ©quent aux livraisons Ă  domicile via des « centrales d’achat Â» recourant aux techniques propres au marketing direct (packaging, promotions, carte de fidĂ©lité…) par l’entremise des rĂ©seaux sociaux.

Pour protĂ©ger leur système, les coteries trafiquantes françaises n’hĂ©sitent plus dĂ©sormais Ă  employer des armes de guerre lors des règlements de comptes. Les enlèvements et sĂ©questrations liĂ©s au trafic de stupĂ©fiants sont devenus une pratique courante en France : 129 en 2020, 128 en 2022, soit une fois tous les trois jours, les chiffres rĂ©els Ă©tant sans doute plus Ă©levĂ©s, toutes les victimes ne se signalant pas au regard de leurs activitĂ©s.

La violence systémique déjà évoquée s’accompagne parfois d’une véritable force de corruption. À Canteleu, dans la banlieue de Rouen, une bande avait acquis un tel pouvoir d’intimidation qu’elle exerçait des pressions sur la mairie afin que celle-ci ferme les yeux sur ses activités. Les affaires de corruption des forces de l’ordre se succèdent. Sur la corruption du personnel politique, nous manquons de données judiciaires mais des sources existent.

Les narco-comptoirs du nouveau banditisme français

Les rĂ©seaux dits « de citĂ© Â» sont très organisĂ©s et efficaces en matière de logistique. Ils ne sont plus les petites mains des anciens gangsters français, qui dĂ©pendaient de l’approvisionnement de ces derniers. Dans les annĂ©es 1990/2000, les caĂŻds des citĂ©s devaient se rendre en Espagne pour discuter avec un narco-courtier de l’ancienne gĂ©nĂ©ration pour obtenir du cannabis. Depuis vingt ans, les narco-bandits des citĂ©s ont acquis une dimension transnationale en s’approvisionnant directement en Colombie et au Maroc, oĂą ils sont parfois propriĂ©taires des champs de cannabis.

Des barons français du narcotrafic sont présents à Saint-Domingue, à Dubaï ou au Maroc, et gèrent leur trafic à distance. Aujourd’hui, les cartels colombiens peuvent même envoyer des chimistes en France pour reconstituer la cocaïne dans un laboratoire de fortune.

Enfin, les narcos français scellent des alliances avec des mafias internationales, comme dans le cas de « joint-ventures Â» entre les gangs des citĂ©s et la mafia calabraise ou avec des cartels internationaux de la drogue.

Ce phĂ©nomène d’alliance est favorisĂ© par le fait que la France est aussi une terre de repli, de blanchiment et parfois de trafic de drogue pour les organisations Ă©trangères. Par exemple, la mafia albanophone joue un rĂ´le important dans le trafic d’hĂ©roĂŻne, particulièrement dans la rĂ©gion RhĂ´ne-Alpes, oĂą elle tient 90 % du trafic d’hĂ©roĂŻne.

Les données analysées ici révèlent la relative inefficacité du dispositif répressif en France. En plus du débat sur la légalisation des drogues, une des pistes qui pourrait être privilégiée est la confiscation des avoirs criminels générés par le trafic.


Cet article, rédigé à l’aide de la revue de presse quotidienne du site crimorg.com a été co-écrit avec Mehdi Ajerar, spécialiste de la géopolitique du crime organisé et du terrorisme. Mehdi Ajerar a rédigé, à l’Université Paris 8, un mémoire de géopolitique sur les représentations criminelles du trafic de drogue à Saint-Ouen à l’Université Paris 8. Il est titulaire d’un master 2 de criminologie au CNAM et membre de l’association Crim’HALT.

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