FRANCE đŸ‡«đŸ‡· (Justice) : l’affaire Alexis Kohler oĂč l’on retrouve Jean Dominique Comolli, un ex DGDDI

Justice française : les parquets continuent de soutenir Alexis Kohler

Mercredi dernier, la Cour de cassation examinait de nouveau la demande de prescription des avocats de l’ancien secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’ÉlysĂ©e. La dĂ©cision sera rendue le 10 septembre.

par Marc Endeweld

mai 30, 2025

Ci-dessous, la couverture du magazine Bloomberg Businessweek du 19 dĂ©cembre 2022. Cette enquĂȘte porte sur le comportement de MSC, le numĂ©ro un mondial des armateurs, vis-Ă -vis du trafic de cocaĂŻne.

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AprĂšs une premiĂšre audience qui s’est tenue le 2 avril dernier, la chambre criminelle de la Cour de cassation examinait mercredi matin la demande de prescription dĂ©posĂ©e par les avocats d’Alexis Kohler dans le dossier MSC, dans lequel il est mis en examen pour prise illĂ©gale d’intĂ©rĂȘt pour avoir participĂ© entre 2009 et 2016, d’abord comme haut fonctionnaire puis comme collaborateur de cabinet de Pierre Moscovici et d’Emmanuel Macron, Ă  plusieurs dĂ©cisions relatives au numĂ©ro un mondial des armateurs, groupe tentaculaire dirigĂ© par les cousins de sa mĂšre, la famille Aponte.

À la bourse mĂ©diatique, il y a des dossiers qui font les gros titres, et d’autres qu’on prĂ©fĂšre oublier opportunĂ©ment. Manifestement, « l’affaire Kohler » est Ă  classer dans ce dernier cas. Nouvel exemple cette semaine : si l’AFP a publiĂ© une dĂ©pĂȘche relatant les dĂ©bats entre avocats Ă  la chambre criminelle de la Cour de cassation, bien peu de mĂ©dias l’ont repris. Au niveau de la presse nationale, seul Le Figaro et le Bulletin Quotidien y ont consacrĂ© un article. Pas d’articles pour le moment dans Le Monde, LibĂ©ration, Marianne,ou mĂȘme Mediapart qui avait pourtant lancĂ© l’affaire en 2018 en publiant de nombreux articles de la journaliste Ă©conomique Martine Orange.

L’avocat gĂ©nĂ©ral prend la dĂ©fense de Kohler

On sait dĂ©sormais que la justice rendra finalement sa dĂ©cision le 10 septembre prochain. Comme je le relatais dans un prĂ©cĂ©dent article, Alexis Kohler et ses dĂ©fenseurs savent dĂ©cidĂ©ment jouer la montre. Mais lors des derniers dĂ©bats Ă  la chambre criminelle de la Cour de cassation, bien d’autres Ă©lĂ©ments auraient mĂ©ritĂ© un Ă©clairage mĂ©diatique. En effet, une nouvelle fois, le parquet gĂ©nĂ©ral a pris fait et cause pour Alexis Kohler
 L’avocat gĂ©nĂ©ral a d’abord ironisĂ© sur le «pacte de silence» entre l’ancien secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’ÉlysĂ©e et ses collaborateurs directs de l’Ă©poque invoquĂ© par les juges d’instruction et l’arrĂȘt d’appel, une «notion juridique qui ne me paraĂźt pas forcĂ©ment bien rĂ©pertoriĂ©e». Le magistrat du parquet a ensuite indiquĂ© qu’il y avait peut-ĂȘtre eu « du silence » et de la « passivitĂ© » de M. Kohler, mais pas de volontĂ© dĂ©libĂ©rĂ©e de dissimuler son lien familial avec les Aponte, propriĂ©taires de MSC.

Jean Dominique Comolli

Au cƓur du dossier figure l’Ă©ventuelle dissimulation de ces liens familiaux, ce qui rend l’infraction «occulte» jusqu’Ă  sa rĂ©vĂ©lation publique et permet de poursuivre l’intĂ©gralitĂ© des faits, comme le soutiennent les juges d’instruction et la cour d’appel. Alexis Kohler, mis en examen pour prise illĂ©gale d’intĂ©rĂȘt, et deux hauts fonctionnaires, Bruno BĂ©zard et Jean-Dominique Comolli, pour complicitĂ©, arguent au contraire de la connaissance collective de ces liens et donc de la prescription des faits antĂ©rieurs Ă  mars 2014.

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La cour d’appel de Paris leur avait donnĂ© tort en novembre alors que lors des dĂ©bats le parquet s’était rangĂ© en grande partie derriĂšre les conclusions des avocats d’Alexis Kohler.

L’association Anticor est « la seule Ă  soutenir l’accusation »

Mercredi matin, devant la plus haute juridiction judiciaire, Me FrĂ©dĂ©ric Rocheteau, avocat d’Anticor, a estimĂ© que «des intĂ©rĂȘts publics sont lĂ©sĂ©s» et s’est donc Ă©tonnĂ© que l’association anticorruption soit «la seule Ă  soutenir l’accusation», quand le ministĂšre public Ă  tous les niveaux depuis 2018 a toujours dĂ©fendu la prescription.

Le conseil de l’association a alors Ă©numĂ©rĂ© de nombreux Ă©pisodes, entre 2009 et 2016, oĂč l’ancien secrĂ©taire aurait pris part Ă  des dĂ©cisions relatives Ă  MSC, caractĂ©risant une situation «lourdement conflictuelle». «M. Kohler a exercĂ© des fonctions qu’il n’aurait pas dĂ» exercer, il n’a mĂȘme pas songĂ© Ă  se dĂ©porter (…), et plus grave encore, il n’a mĂȘme pas informĂ© les organes oĂč il siĂ©geait», a assĂ©nĂ© Me Rocheteau.

L’avocat a ensuite demandĂ© Ă  la Cour de cassation, juge de la rĂ©gularitĂ© de l’application du droit mais non du fond, d’Ă©viter toute «nouvelle apprĂ©ciation» de la rĂ©alitĂ© de cette dissimulation et de constater que la cour d’appel a suffisamment et correctement motivĂ© son arrĂȘt. En cas de cassation, la pĂ©riode des faits reprochĂ©s Ă  Alexis Kohler serait trĂšs nettement rabotĂ©e.

Et si la justice justifiait « à peu prÚs tout » ?

En fin d’audience, les dĂ©bats se sont tendus lorsque Me Claire Waquet, avocate au conseil d’Alexis Kohler, a dĂ©noncĂ© des propos « inadmissibles » de Me Rocheteau « salissant » son client, avant de lancer : « M. Kohler, sur ordre de sa hiĂ©rarchie, a prĂ©servĂ© essentiellement les intĂ©rĂȘts de l’État ».

De son cĂŽtĂ©, l’avocat gĂ©nĂ©ral (encore lui) a estimĂ© que si l’État n’a pas signalĂ© Ă  la justice ce lien familial, « c’est que son intĂ©rĂȘt n’était pas de se priver de la manne financiĂšre que reprĂ©sentait » la commande de MSC auprĂšs des chantiers navals de STX Ă  Saint-Nazaire, alors en grande difficultĂ© financiĂšre, ce qui inquiĂ©tait les pouvoirs publics. Face Ă  ce qui s’apparente Ă  des excuses, Me Rocheteau a prĂ©fĂ©rĂ© ironiser : « Ces commandes passĂ©es justifieraient-elles Ă  peu prĂšs tout ? »

DĂ©cidĂ©ment, justifier Ă  peu prĂšs tout dĂšs qu’il s’agit de l’ancien principal collaborateur d’Emmanuel Macron semble ĂȘtre devenu une habitude pour les magistrats des parquets. Il y a deux semaines, on apprenait ainsi que le parquet de Paris avait dĂ©cidĂ© de classer sans suite la non-comparution d’Alexis Kohler Ă  la commission d’enquĂȘte sur le dĂ©rapage budgĂ©taire.

Auto-immunité pour les collaborateurs du président

La commission des finances de l’AssemblĂ©e nationale avait en effet souhaitĂ© entendre Alexis Kohler dans le cadre de l’enquĂȘte sur le dĂ©rapage budgĂ©taire en 2023 et en 2024. L’ancien secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’ElysĂ©e avait invoquĂ© dans un premier temps des problĂšmes d’agenda, puis « le principe de sĂ©paration des pouvoirs ». Et le parquet lui a finalement donnĂ© raison ! « La combinaison » de diffĂ©rents articles de la Constitution « est analysĂ©e comme prĂ©voyant que le Parlement contrĂŽle le gouvernement, mais non l’exĂ©cutif dans son ensemble », selon le magistrat qui a classĂ© sans suite le signalement.

Cela « empĂȘche de considĂ©rer comme une infraction le fait de ne pas comparaĂźtre devant la commission d’enquĂȘte, pour le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la prĂ©sidence convoquĂ© en tant que tel et pour rĂ©pondre sur des prĂ©rogatives du chef de l’Etat [en l’espĂšce, des dĂ©cisions du prĂ©sident de la RĂ©publique ou la participation de ses services Ă  des rĂ©unions dans le cadre de ses attributions] », insiste Ă©galement le ministĂšre public. Autant dire qu’avec cette dĂ©cision, un haut fonctionnaire comme Alexis Kohler s’arroge presque l’immunitĂ© prĂ©sidentielle1 au nom de la sĂ©paration des pouvoirs. L’ancien secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’ÉlysĂ©e et ses avocats ont donc inventĂ© l’auto-immunitĂ© pour les collaborateurs de la prĂ©sidence face aux parlementaires.

Une coutume dommageable en terme de contre-pouvoir. D’ailleurs, il a suffi de quelques semaines pour voir une nouvelle fois Alexis Kohler refuser de venir devant une commission d’enquĂȘte du Parlement, cette fois-ci au sujet du scandale des eaux NestlĂ©. Et une nouvelle fois, les parlementaires n’ont pu qu’exprimer leur surprise devant une telle morgue et un tel sentiment d’impunitĂ© comme on peut le voir sur cette vidĂ©o :

Soupçons de trafic d’influence au sujet de la fusion avortĂ©e Fincantieri-STX

Enfin, n’oublions pas que sur le dossier MSC, si Alexis Kohler est mis en examen pour prise illĂ©gale d’intĂ©rĂȘt, il reste aussi tĂ©moin assistĂ© pour l’autre volet de l’instruction, qui porte sur des soupçons de trafic d’influence au sujet de la fusion avortĂ©e entre le groupe italien Fincantieri et les chantiers navals STX-Saint-Nazaire, un projet contre lequel le groupe MSC s’était mobilisĂ© auprĂšs des pouvoirs publics français entre 2015 et 2017, comme je le rappelais dans un entretien donnĂ© au MĂ©dia :

Cette affaire Fincantieri semble aujourd’hui ressortir en Italie alors que les tensions se multiplient entre les gouvernements français et italiens, notamment sur l’avenir de STMicroelectronics comme je le soulignais le mois dernier. C’est ainsi que le quotidien milanais conservateur La VeritĂ  a rappelĂ© rĂ©cemment dans un article acerbe que le choix d’un patron français Ă  la tĂȘte de STMicroelectronics avait fait l’objet de nombreuses tractations entre 2017 et 2018, des discussions liĂ©es au projet de fusion entre Fincantieri et les chantiers de l’Atlantique (appartenant alors au groupe corĂ©en STX) : « Comment les Français nous ont trompĂ© deux fois », titre La VeritĂ .

« L’Italie a Ă©tĂ© dupĂ©e et Fincantieri flouĂ© »

L’article en question est particuliĂšrement prĂ©cis : « L’ancien secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’ÉlysĂ©e, Alexis Kohler, devenu ensuite cadre dirigeant de la SociĂ©tĂ© GĂ©nĂ©rale, et faisant l’objet d’une enquĂȘte sur ses fonctions publiques pour une affaire liĂ©e Ă  l’armateur Aponte, a jouĂ© un rĂŽle clĂ©. Cette affaire Ă©tait liĂ©e Ă  une autre nĂ©gociation franco-italienne : la tentative d’acquisition des chantiers de l’Atlantique par Ficantieri. Ce dĂ©tail n’est pas anodin. Pendant que le feu vert Ă©tait donnĂ© Ă  Jean-Marc ChĂ©ry [pour devenir PDG de STMicroelectronics, ndlr], Guiseppe Bono [patron de Fincantieri, ndlr] menait sa bataille pour la construction navale française. Les deux dossiers ont Ă©tĂ© mis en balance entre Paris et Rome. La nĂ©gociation, menĂ©e personnellement par le conseiller Pagani (
) a consacrĂ© l’échange : STMicroelectronics sous direction française et STX (les chantiers navals) aux Italiens. Le rĂ©sultat ? À partir de la seconde moitiĂ© de 2018, le gouvernement français est revenu sur l’accord, puis avec le soutien de l’AutoritĂ© europĂ©enne de la concurrence (dont le chef de cabinet, comme par hasard, venait Ă©galement de l’ÉlysĂ©e), a fait Ă©chouer l’opĂ©ration en 2021. L’Italie a Ă©tĂ© dupĂ©e et Fincantieri flouĂ© ». On le voit, ce second volet de l’affaire Kohler, qui porte sur le lobbying de MSC auprĂšs des pouvoirs publics français contre la fusion entre Fincantieri et les chantiers de Saint-Nazaire, a de multiples consĂ©quences, y compris diplomatiques. VoilĂ  peut-ĂȘtre pourquoi la justice française semble encore moins motivĂ©e Ă  creuser de ce cĂŽtĂ©-lĂ  d’une affaire dont la presse se dĂ©sintĂ©resse.

D’ailleurs, pour Ă©largir ce dossier aux multiples rebondissements, je vous conseille de (re)lire l’enquĂȘte publiĂ©e par Bloomberg dans son magazine hebdomadaire du 19 dĂ©cembre 2022, et dont la couverture illustre mon article d’aujourd’hui, sur l’ampleur des trafics de drogue qui touchent les activitĂ©s de MSC (il suffit de cliquer ici)

1 : La rĂ©vision constitutionnelle de 2007 a confirmĂ© le principe de l’irresponsabilitĂ© du prĂ©sident de la RĂ©publique. Aucune action ne peut ĂȘtre engagĂ©e contre lui pour des actes accomplis en sa qualitĂ© de PrĂ©sident, mĂȘme aprĂšs la fin de son mandat. Cette immunitĂ© est valable Ă  la fois dans les domaines pĂ©nal, civil et administratif. Elle vise Ă  protĂ©ger la fonction prĂ©sidentielle et non son titulaire.

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